À la recherche d’identité : Comment peut-on être Turc ? Et Français ?

PORTRAIT – Enseignant, traducteur, éditeur, auteur, Timour Muhidine interroge à travers ses nombreux métiers la culture turque, son héritage familial. D’Arras à Istanbul, il met son insatiable curiosité au service de passionnants projets. 


© Marie-Laure Fréchet

« Je suis un Français avec un nom turc. » À l’heure des présentations, Timour Muhidine pose les choses avec une voix douce. Et un art de l’ellipse qui confine à l’humilité tranquille de celui qui se cherche toujours. Attablé dans un café d’Arras, il est chez lui. Dans cette ville de cœur où il a passé son enfance et retrouve régulièrement sa famille, quand il s’échappe de Paris où il vit. « C’est ma région. Quand j’y reviens, c’est le week-end. Je ne sais pas si l’image que j’en ai est la bonne. Elle est un peu bloquée aux années 70… » 

Timour Muhidine naît à Koweit City et vit ses premières années à Londres. Son père, Syrien d’origine turque et journaliste anglophone, décède quand il a 3 ans. Sa mère, enseignante française, rejoint alors sa famille dans le Pas-de-Calais. Le jeune garçon y grandit jusqu’à l’âge de 18 ans, avant de rejoindre Lille et la fac d’anglais jusqu’au Capes. « Enseigner l’anglais, ça a été longtemps mon gagne-pain », note-t-il.

La question de ses origines le rattrape alors et à 20 ans, il décide d’apprendre aussi le turc. « Je savais à peine où était la Turquie. Mais j’avais le désir de renouer avec ma famille paternelle, raconte-t-il. J’ai fait tout le parcours de la reconquête. Ça m’a pris dix ans. » En ligne de mire, un grand-père militaire fantasmé. « J’ai aimé un rêve. Je voulais me réconcilier avec ce que je n’ai pas eu. Et c’est à travers la littérature que j’ai retrouvé une famille fictive. Car j’ai appris le turc pour traduire. Pas pour attaquer l’archéologie de Sainte-Sophie. » 
 

Un travail ontologique 

Dans les années 80, la littérature turque est encore peu traduite, malgré la réforme de la langue en 1928. « J’ai découvert une poésie renversante. Cela m’a happé, explique Timour Muhidine. Quant au roman, si Orhan Pamuk a décroché le Prix Nobel, il y a des dizaines de Pamuk. Je me suis alors lancé dans un travail ontologique. »

D’abord chercheur à l’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, puis enseignant en littérature turque contemporaine à l’Inalco (l’Institut national des langues et civilisations orientales), il dirige aussi pour Actes Sud la collection « Lettres turques ». Un autre métier, avec ses aléas. « Le service après-vente est pénible. Il faut serrer les boulons et partir en tournée avec l’auteur », commente-t-il, plus à l’aise dans la confrontation intime avec les textes. 

Timour Muhidine s’occupe également avec une quinzaine d’auteurs de Siècle 21, une revue « littérature et société », où il aborde notamment la résistance kurde et turque. « Au début, je n’avais pas de vision politique. J’étais plutôt neutre. Je ne le suis plus du tout », commente-t-il, comme en témoigne son engagement aux côtés d’Asli Erdogan, dont il est devenu l’éditeur. « Je l’ai rencontrée en 1993. C’était alors une jeune autrice. Ses livres ne se vendaient pas avant qu’elle fasse de la prison. »

Actuellement réfugiée en Allemagne, l’écrivaine turque était à Paris le 17 septembre à l’invitation d’une association de soutien aux militants politiques étrangers, faute de pouvoir encore rentrer dans son pays. « Le problème, en exil, c’est la langue, déplore Timour Muhidine. Elle se fige. Il faut être avec les gens. » 
 

Explorer l’âme turque 

Les gens, c’est aussi ce qui jalonne le parcours d’un homme qui ne cesse d’interroger la « turquitude », du nord de la France aux ruelles d’Istanbul, au fil d’une plume toujours curieuse et alerte. « J’ai depuis longtemps la certitude que le monde est en tout et pour tout une rue. […] Ma rue est un atlas, un globe terrestre, une mappemonde où je m’oriente sans sextant ni astrolabe », écrit-il dans Du Nord Cru (L’Esprit des Péninsules, 2003). En neuf scènes, il y évoque son enfance dans la région d’Arras, y cherchant vainement des Arabes et des Turcs.

« J’avais trouvé mon Orient entre Delacroix et les brumes du Nord », explique-t-il dans un récit porté par les images du photographe Philippe Dupuich, avec qui il a entamé une collaboration qui dure encore (voir en fin d’article). Dans Sous le soleil de Bernanos (Empreinte Temps présent, 2010), ils invitent Tahsin Yücel à parcourir les collines de l’Artois. Un écrivain turc, auteur il y a vingt ans d’une thèse sur Bernanos, qu’il a écrite dans un français « éblouissant » sans n’avoir jamais mis les pieds en France. 

Un projet ambitieux occupe aussi depuis plus de cinq ans l’écrivain et le photographe, qui partagent une passion commune pour l’ancienne Constantinople. « La Turquie peut sombrer, mais il faut garder Istanbul », s’enflamme Timour Muhidine qui s’intéresse à la culture underground et aux artistes marginaux connus ou inconnus de la ville. Des centaines de portraits ont déjà été rassemblés. Cinquante seront retenus.

« C’est une façon d’entrer dans la ville par un autre biais. Le texte, plutôt poétique, met en avant l’âme turque, dans sa dimension érotique, humoristique et fait la place aux minorités. C’est un acte de résistance et de véracité », explique l’écrivain. 

Lui parlerait-on des heures encore que l’on découvrirait que cet homme aux multiples casquettes fourmille de mille autres projets. Quand il ne lit ou ne traduit pas de la poésie (« Ça me met dans tous mes états ! »), il s’intéresse au cinéma – un ouvrage est en cours, mêlant impressions sur des films anciens et sur l’architecture des cinémas du Caire à Londres, en passant par le célèbre Apollo de Lens. Sous le coude également, un roman.

« C’est un projet ancien, une sorte de petit traité sur la France, vu par un ethnographe turc à la manière des Lettres persanes ». Comment peut-on être français ? Comment peut-on être turc ? Une autre façon d’interroger son identité. 

Marie-Laure Fréchet 
 

L’homme qui parlait aux géants, Éditions Du Nord Cru, 2018 

« Timour ne me demande rien et je ne lui demande rien. Son écriture véhicule ses propres images et j’ajoute les miennes », explique le photographe Philippe Dupuich. Ce nouvel opus fonctionne sur le même principe. « J’ai pris la première photo un peu par hasard à Cambrai en 2004. L’amorce d’un travail de 14 ans, à raison d’un déplacement par semaine. »

Timour Muhidine s’est lui laissé porter par les images et a imaginé une « fantaisie » en six tableaux mettant en scène la complicité entre Edmond, un bon « terrien », et son géant Guillaume. Le livre, édité à 700 exemplaires, a été autoédité, dans une belle reliure toilé. « On voulait un bel écrin », commente Philippe Dupuich qui réfléchit déjà à un deuxième tome. 

Philippe Dupuich et Timour Muhidine – L’homme qui parlait aux géants – Éditions Du Nord Cru – 9791069918375 – 34 €