Lettre de l’éditeur à l’auteur, Edgar Hilsenrath

Le 30 décembre 2018 disparaissait un des grands noms de la littérature européenne : à 92 ans, Edgar Hilsenrath, dont l’œuvre entière fut faite de départs, d’arrivées et de retours, tira finalement sa révérence. Son éditeur en France, Le Tripode, publie ce 14 février son dernier livre, Terminus Berlin. Et signe une tribune pour écrire toute l’admiration pour l’homme et son œuvre, indissociables. Nous reproduisons ci-dessous cette lettre, en intégralité.

Edgar Hilsenrath et Frédéric Martin

Edgar Hilsenrath, en novembre 2018, dans la cour du Tripode
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Lettre ouverte à celui que l’on croyait un peu éternel

 
Cher Edgar, 

Voilà, on y est : demain paraît Terminus Berlin, ton ultime roman. Bien sûr, le cœur se pince. Cela fait exactement dix ans que nous avons commencé la publication en France de tes œuvres complètes, huit livres trônent sur nos étagères, et, pour la première fois, tu manques à l’appel. 

Nous aurions aimé te parler, te dire que tu nous avais encore mis la tête en l’air avec Terminus Berlin. Dépassées, l’horreur ralentie de Nuit ou l’outrance picaresque du Nazi et le Barbier. Oubliés, la tendresse de Fuck America et l’esprit potache d’Orgasme à Moscou. Aux archives, les grandes fresques du Conte de la dernière pensée, des Aventures de Ruben Jablonski ou encore du Retour au pays de Jossel Wassermann. Pour ton dernier roman, tu avais choisi une forme nouvelle encore, lapidaire et empreinte d’une rage placide. Nous ne nous y attendions pas et nous voilà désormais seuls pour y réfléchir.

Tout le monde le sait : tu as mis le fracas de ta vie dans chacun de tes livres. Mais comment pouvait-on deviner que tu jetterais ton ultime avatar littéraire dans un Berlin désenchanté et que tu lui ferais vivre un destin aussi amer ? Et que dire de ce spectre du fascisme renaissant, si prémonitoire, que tu décris dans ce dernier roman ? Cela trahissait-il ton propre découragement après ton retour en Allemagne ? Une chose est sûre : après la parution de Terminus Berlin dans ton pays natal, en 2006, tu avais annoncé que ton œuvre était close. Et tu as tenu parole, n’as plus écrit un seul roman. Comme si tu n’avais désormais plus rien à dire. 

Ce silence, on doit bien le rappeler, ne fut pas que littéraire. Il avait également gagné ta personne. Nous t’avons toujours connu souriant, cordial, mais aussi mutique. Plus que tes paroles, ce sont tes yeux que nous retenions de toi. Ils se plissaient souvent, comme ceux d’un chat qui écoute, et ne cessaient de rire à chaque fois que quelqu’un t’interrogeait. La dernière fois n’a pas dérogé à la règle. 

C’était à Paris, en novembre. Tu devais répondre à une invitation de France Culture, et le hasard voulut que cela tombe pile le jour où nous apprenions l’attribution du prix Renaudot au Sillon de Valérie Manteau. Tu nous avais rejoints le soir même dans la cour du Tripode, où s’improvisait une fête. Nous t’avons vu réagir avec chaleur à toutes les déclarations d’affection qui convergeaient vers toi. Sont remontés les souvenirs et les figures de ceux qui avaient rendu ta présence parmi nous possible ce soir-là. Celle de la libraire Gisela Kaufmann tout d’abord, dont la passion pour ton œuvre nous avait mis sur la piste de Fuck America. Celle de Benoît Virot bien entendu, avec lequel nous avons multiplié les nuits blanches pour préparer la sortie des premiers livres. Celle d’Henning Wagenbreth aussi, dont le talent a donné naissance à ces couvertures improbables que tout le monde aime tant désormais. Celles de tous ces libraires ensuite, qui ont véritablement fait le succès de ton œuvre en France. Ou encore celles de ces critiques littéraires qui ont su trouver les mots pour dire l’importance de tes livres, quand bien même tu les as parfois complètement désarmés par ton silence durant les interviews. Celles enfin, primordiales et passionnées, de tes traducteurs — Jörg Stickan, Sacha Zilberfarb, Chantal Philippe — qui ont si intelligemment honoré ton génie.

Edgar, ce jeudi 14 février 2019 sort en France Terminus Berlin et tous ces gens penseront une nouvelle fois à toi. On le sait, le sort a décidé que tu devais physiquement nous quitter le 30 décembre dernier. Ta légende repose désormais dans un cimetière du centre de Berlin, à quelques pas d’Hegel et de Bertolt Brecht. Le Tripode te pensait éternel et avait annoncé dans son tirage de Terminus Berlin que tu soufflerais le 2 avril prochain tes 93 bougies. Nous nous sommes trompés, on le reconnaît. Mais tu nous a laissé tes livres. Et eux — qui en douterait aujourd’hui ? — continueront à nous parler pour des siècles et des siècles.  

À bientôt, très cher Edgar,

Le Tripode

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