L’arrêt de travail chez les auteurs, ou Tchoupi à la CPAM…

« L’humour ne sauve pas », a dit Houellebecq. Sans doute parce qu’il n’a jamais eu à envoyer un arrêt de travail à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie.
 

par Sophie Dieuaide
Auteur Jeunesse
Administrateur de La Charte et de La Ligue des auteurs professionnels 

Sophie Dieuïade – crédit photo Jérémie Le Maoût

 

Ça commence par un air perplexe de l’auteur (moi) devant les papiers à renvoyer à son employeur qu’il n’a pas, ça continue avec les cases à cocher où on ne mentionne pas artiste-auteur non plus. Le dysfonctionnement étant célébrissime parmi les auteurs, prévoyante, j’appelle la CPAM. Je suis en attente (j’attends), on va me répondre…

J’écourte, mais ce n’est pas l’envie qui me manque de vous faire vivre ça en temps réel. Bref, x appels plus tard, j’ai un humain au bout du fil. Non, il n’y a pas de case. On me conseille d’écrire « auteur Agessa » en gros sur les feuilles à renvoyer. 

J’ajoute une attestation d’ouverture de droits de l’Agessa (et je ricane tellement je me crois subtile d’y avoir pensé sans qu’on me le demande), j’envoie et j’attends.
J’attends.
J’attends et rien ne se passe.

Je rappelle et on m’apprend que tout est bien reçu, on n’attend plus que le retour de l’Agessa qui doit renseigner sur le montant de mes revenus pour rendre possible le calcul de mes indemnités journalières. 
J’attends.
« J’attends » ne précise pas la durée, optez pour un « j’attends » valant environ une semaine.
J’attends, j’attends et je rappelle.
« Pff… C’est à cause de l’Agessa. Ils n’ont pas répondu à notre mail. Pff… »

Je n’attends pas et j’appelle (hystérique) l’Agessa. Qui a pourtant une réponse imparable : « On n’a pas répondu parce qu’on n’a rien reçu ».
Je rappelle la CPAM. Au standard, on ne comprend plus non plus, mais tout va s’arranger parce qu’on va contacter… le service Expert !

Expert, ça sonne bien quand même, je reprends espoir.

Maintenant que je sais, j’aimerais rencontrer, peut-être épouser, celui qui s’est retenu de hurler de rire en proposant le nom du service. 
Je ne peux pas les contacter, dommage. Pouvoir contacter, ça reste pratique pour exposer son cas. Mais eux, ils peuvent ! Ils vont m’appeler.
En fait, non. Ils m’envoient un SMS n’admettant pas de réponse.
Pour me demander mes fiches de salaires.

C’est là qu’arrive une aide imprévue. Une employée de l’Agessa veut en savoir plus. Elle va les appeler ! En tant qu’association qui se voit confier par l’état la gestion de l’accès des auteurs à la sécu… a-t-elle une ligne directe ? Un accès privilégié, soyons dingues, au service Expert ?
Non.

Aucun. Elle se tarte le standard de la CPAM qui refuse de lui donner des renseignements personnels concernant un assuré (moi, enfin, c’est ce que je croyais encore à ce moment-là). Elle me rappelle. Diaboliques, elle et moi préparons notre revanche. Je lui file tous mes numéros d’identifiant, y compris mon compte bancaire. Elle rappelle et alors ?

Vous devrez attendre aussi. Car j’ai envie d’ajouter que j’aurais probablement déjà abandonné si…

Si… je ne m’étais pas dit que la démonstration serait édifiante pour les auteurs adhérents de nos associations et surtout utilisable face à nos interlocuteurs en réunions sur le statut d’auteur.

Si… dans aucune réunion de concertation avec les ministères aucun intervenant bien dans le confort de son petit statut tout clair n’avait osé suggérer que les auteurs (et leurs prestations) coûtent cher alors qu’ils paient des charges identiques aux salariés et qu’on en voit ici l’intérêt parfait.

Si… je n’avais pas eu en tête que, moi, je pouvais encore m’en passer, mais que faire subir ça depuis des années et des années à des auteurs précarisés, quand on en est informé, est à vomir et accessoirement illégal.

La Charte des auteurs et illustrateurs Jeunesse a alors lancé des questionnaires sur sa page, groupe fermé. Avez-vous des difficultés de ce type ? Soyez précis svp ! Les auteurs en avaient. Tellement. 

De guerre lasse, ils ou elles renoncent aux congés parentaux, aux remboursements. Et ça s’étend à ce que je ne connaissais pas. Les allocations familiales, les médecins… Oui, des médecins qui n’arrivent pas à concevoir qu’écrire est un travail. On est chez nous, on travaillera un autre jour sans doute, quand on sera plus en forme. 

Ça s’étend et ça empire. On apprend qu’un médecin accorde, royal, 3 semaines d’arrêt de travail pour un cancer du sein avec opération et rayons. Le chirurgien ose : « Auteur ? C’est bien, écrire sera pour vous une thérapie. » C’est à pleurer, et je pleure. On n’en est plus à ricaner du service Expert, hein ? Et on se demande pourquoi j’ai commencé en prétendant que l’humour sauve.

Parce que c’est dans l’humour qu’on aurait trouvé une réponse à cet abruti. « Ben, oui, cool, une thérapie ! Et des idées aussi. Comme je suis auteur jeunesse, je vais écrire vite fait Tchoupi hésite pour sa mammectomie. » 

Parce que j’ai développé mon humour à 12 ans en milieu hostile, sur un lit d’hôpital, broyée par une voiture (conduite par un prof en prime).

Parce que les auteurs sont toujours et encore en milieu hostile et qu’on n’a plus grand-chose que l’humour pour dénoncer sans nous fatiguer nous-mêmes et sans fatiguer le public qui n’y est pour rien.

Parce que pendant qu’on parle, la bonne âme de l’Agessa est toujours au téléphone avec la CPAM. 

Elle, elle va obtenir l’explication.
— Madame Dieuaide, ils vous ont radiée en 2010 !
— Mais ils ne peuvent pas !
— Je sais, c’est nous qui prononçons les affiliations ou les radiations.
— Mais euh… alors… pourquoi ?
— La CPAM répond que c’est soit un bug informatique, soit une erreur humaine.

Je reconnais que soit un bug, soit une erreur humaine, j’ai beaucoup ri. Y avait-il d’autres propositions qui justifient qu’on énumère ces deux-là ? Soit une attaque thermonucléaire ? Soit un complot du service Expert ?
Enfin ! Je ne suis plus radiée, je vais toucher mes indemnités journalières, la vie est belle.

Pas tout à fait.

J’apprends ensuite qu’on a 3 jours de carence non compensés que personne n’a pensé à distribuer sur la contribution diffuseur de 1,1 % (le pendant des charges patronales dont le taux doit laisser rêveur n’importe quel entrepreneur).

J’apprends surtout qu’on applique aux auteurs des plafonds de plafonds à se cogner la tête, je livre tel quel le calcul transmis par l’Agessa :
 

Vos revenus 2017 : 58 686 € ÷ 365 jours = 160,78 € ÷ 2 (car 50 % d’indemnité prise en charge par la sécurité sociale) = 80,39 € journalier. Vous ne pouvez pas percevoir le montant journalier de 80,39 €, car il y a un plafond maximum à ne pas dépasser défini par la sécurité sociale qui est de 44,34 €. Compte tenu de ce qui précède, votre indemnité calculée est donc bien de 620,76 € (soit 14 jours x 44,34 €).

Honte à ceux qui font semblant de s’occuper des auteurs. 620 euros maximum pour 17 jours, les auteurs précaires ou pas ont tous intérêt à être beaucoup, beaucoup plus en forme que Tchoupi.

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