Mort de Pierre Encrevé, artisan-fondateur de l’Institut national d’histoire de l’art

Le linguiste et historien de l’art Pierre Encrevé est mort le 13 février dernier, à Paris : ancien conseiller ministériel et spécialiste de l’œuvre de Pierre Soulages, Pierre Encrevé a publié de nombreux ouvrages sur ses domaines d’intérêt, de la linguistique aux artistes qu’il avait fréquentés. Il avait également participé à la création de l’Institut national de l’histoire de l’art (INHA). Éric de Chassey directeur général de l’INHA, lui rend hommage dans un texte ici publié.

Institut national d'histoire de l'art

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

C’est avec une immense tristesse que l’Institut national d’histoire de l’art a appris le décès, le 13 février 2019, de Pierre Encrevé, l’un des principaux artisans de sa naissance. Connu d’abord comme linguiste, celui-ci était aussi devenu un historien de l’art réputé, en particulier grâce à son travail sur l’œuvre de Pierre Soulages.

D’autres ont dit et diront encore comment Pierre Encrevé fut un des pionniers en France de la sociolinguistique, qu’il enseigna au Centre universitaire expérimental de Vincennes puis à l’École des hautes études en sciences sociales, et à laquelle il consacra plusieurs ouvrages de référence. Attentif à la fois à la structure de la langue et à son caractère de fait social, comme il le démontra de façon lumineuse dans ses Conversations sur la langue française, entretiens avec Michel Braudeau parus aux éditions Gallimard en 2006, il manifesta tout au long de sa vie un engagement sans faille pour la réduction des inégalités.

En particulier dans le champ culturel, engagement fondé sur de profondes convictions à la fois religieuses et politiques qui put pleinement s’exercer lorsqu’il rejoignit le cabinet de Michel Rocard, lorsque celui-ci fut nommé Premier ministre de notre pays (1988-1991).

Convaincu de la nécessité de développer la recherche en histoire de l’art, de la doter des moyens concrets qui lui faisaient par trop défaut et d’assurer mieux sa diffusion au bénéfice de tous les citoyens, il rédigea, avec l’aide d’Emmanuel Hoog, un rapport définissant les modalités de création et d’exercice d’un Institut international d’histoire des arts, remis en octobre 1992 à Lionel Jospin et Jack Lang, alors ministres de l’Éducation nationale et de la Culture.

C’est notamment sur la base de ce rapport que fut finalement pris en 2001 le décret créant l’Institut national d’histoire de l’art, qui avait été préparé par Pierre Encrevé quand celui-ci était conseiller au cabinet de Catherine Trautmann, ministre de la Culture de 1997 à 2000. Notre institut est donc infiniment redevable à l’engagement volontaire et à la capacité de persuasion de celui qui ne cessa jamais d’accompagner son développement et ses évolutions, avec une attention toujours bienveillante dont peuvent témoigner chacun des trois directeurs qui se sont succédé depuis sa création, ainsi que de nombreux historiens de l’art.

Sans doute cette attention était-elle renforcée par le fait que Pierre Encrevé avait su trouver le temps et l’énergie pour devenir à son tour historien de l’art, tant était grande sa passion pour les arts visuels. Son activité dans ce domaine était le résultat de sa rencontre avec deux artistes.

Alfred Manessier, d’abord, qu’il fréquenta à partir de 1972 et auquel il consacra essais, catalogues d’exposition et ouvrages, réunis dans le volume Manessier – Pierre Encrevé. Textes et entretiens, paru chez Somogy en 2012. Pierre Soulages ensuite, dont il avait remarqué l’affiche pour la Journée des Intellectuels pour le Vietnam de 1968, et dont il fit la connaissance en 1979. Les deux hommes développèrent une complicité et une proximité remarquables, dont témoignent les nombreux textes écrits par Pierre Encrevé sur tous les aspects de l’œuvre du premier.

C’est à partir de 1994, d’abord aux éditions du Seuil, puis aux éditions Gallimard, que parurent en particulier les quatre volumes du catalogue raisonné de l’œuvre peint de Pierre Soulages – le dernier menait jusqu’à l’année 2006, un cinquième tome était en préparation. Pierre Encrevé y menait à la fois une étude synthétique et une analyse minutieuse des peintures de l’artiste, qui en font l’ouvrage de référence sur celles-ci et, au-delà, un ouvrage incontournable pour quiconque s’intéresse – et s’intéressera – à l’histoire de l’abstraction de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle.

Ce travail d’écriture, accompagnant au jour le jour l’évolution de l’œuvre de Pierre Soulages, conduisit, pour ainsi dire logiquement, Pierre Encrevé à devenir le commissaire (avec Alfred Pacquement) de la rétrospective que le Musée national d’art moderne – Centre Pompidou consacra en 2009 au peintre.

Malgré des difficultés de santé qui n’avaient rien enlevé à sa rigueur intellectuelle et à sa générosité, il préparait depuis plusieurs mois l’exposition qui célébrera au Louvre, à la fin de l’année, le centième anniversaire de l’artiste : elle était suffisamment avancée pour que l’on soit certain d’y retrouver sa marque.
 

Éric de Chassey
Directeur général de l’INHA

“Error 404 Creators not found” : les auteurs mobilisés contre les GAFAM

Face au très polémique article 13 de la directive européenne, portant sur la modernisation du droit d’auteur, les créateurs se mobilisent. Via les réseaux sociaux, pour tenter de contrer les GAFAM et leur propre campagne de propagande, une opération « Error 404 Creators not found » vient de voir le jour.


via Facebook

 

Un compte, trois réseaux, et un message unique, porté par Vanessa Bertran, qui propose un billet d’humeur (pas forcément enjouée, mais très engagée), proposé ici dans son intégralité.
 

Google ou la propagande 2.0 contre une directive européenne

par Vanessa Bertran
 

Depuis novembre, Google utilise le canal YouTube pour répandre un message aussi clair que mensonger : la directive européenne sur le droit d’auteur va tuer internet et empêcher la jeunesse de visionner les séquences de ses humoristes ou influenceurs préférés. La propagande touche même les cours d’école puisque le public crédule qu’est la jeunesse est le premier visé. Face à la déferlante, son opinion est faite : le fameux article 13 de la directive serait un texte liberticide, et Google un rempart contre la censure et un défenseur des libertés. Mais qui peut encore y croire ?

Les opinions se propagent sur les réseaux sociaux à une telle vitesse qu’elles ne se contentent plus de commenter la réalité : elles l’influencent et la façonnent. Ces réseaux ont contribué à faire sortir un pays d’une entité politique, monétaire et culturelle et ils ont rendu possible l’élection d’un président dans une république contre l’avis d’une majorité de ses citoyens.
 


Ce qui se joue, c’est simplement la souveraineté politique, l’identité et la survie économique de l’Europe. Une holding américaine toute puissante ne supporte pas l’idée de devoir partager ses revenus avec ceux qui lui fournissent les contenus dont elle se nourrit.

Nous, écrivains, compositeurs, cinéastes, plasticiens, dramaturges, photographes, journalistes, et nos partenaires producteurs, éditeurs et diffuseurs, sommes les créateurs de ces contenus. Nous avons le devoir de monter au créneau.

En août dernier, le journaliste et Prix Albert Londres Sammy Ketz a brillamment démontré dans une tribune de l’AFP que Google était en train de tuer le journalisme en s’attaquant à son indépendance. Tous les secteurs de la création soumis à la propriété intellectuelle sont aujourd’hui visés : les musiques que vous écoutez, les films et séries que vous regardez, les romans, bandes dessinées et journaux que vous lisez.
 

L’immense nébuleuse de fumisteries

Ce qui menace les œuvres, ce n’est pas une directive qui propose au mieux un partage de la valeur équilibré (sans que l’internaute n’ait un centime de plus à débourser). C’est la volonté hégémonique d’un consortium qui veut étendre son pouvoir en diluant le libre-arbitre des citoyens dans une nébuleuse d’informations non vérifiées, qui cherche à brouiller les pistes et à ériger le vide en valeur suprême, en une tentative inédite de déshumanisation de la pensée.

Le conglomérat « Alphabet » (avec toute la valeur symbolique de la première lettre d’un nouveau logos) créé par Google, engrangera en 2018 un bénéfice estimé à 36 milliards de dollars, à savoir plus que ce que la France peut investir dans le ministère des armées, ou encore dans ceux de la santé, de la transition écologique, de l’agriculture et de la culture réunis. 

Alphabet, ce n’est pas seulement le moteur de recherche Google, ni la plateforme YouTube ou le système Androïd qui équipe nos tablettes et nos téléphones. C’est aussi la domotique qui vise à nous « simplifier » la vie, ou encore Calico, société de biotechnologies dont le projet est de « tuer la mort » ou Verily, avec le même objectif, qui s’est associée à Sanofi sur certains projets, ou même Deep Mind Technologies dont les recherches se concentrent sur l’intelligence artificielle.

Si le noble dessein de cette entreprise est d’approfondir la connaissance du fonctionnement du cerveau, ses travaux ont pour finalité d’externaliser la pensée pour l’accélérer et faciliter la prise de décision. A priori, l’intelligence artificielle ne fait que reproduire un mécanisme déjà existant en agrégeant à sa base de données des exemples de prise de décisions humaines. Idem en matière de création artistique : un portrait à la manière de Rembrandt a été peint par un logiciel d’intelligence artificielle à partir de l’analyse d’un millier de tableaux de l’artiste. Mais l’I.A. reste un faussaire et le tableau obtenu n’est pas un Rembrandt.
 

La problématique des travaux de Google est ontologique : selon le géant américain de la tech, qu’importe que ce tableau soit ou non un Rembrandt. La notion d’auteur disparaît, celle d’humain suivra bientôt. Pour « Tuer la mort », on sacralise l’idée de vie comme une fin en soi, une vie pour la vie et non pour le sens qu’on lui donne.

Mais quid de la campagne de Google sur YouTube contre la directive européenne dans l’affaire, et notamment des arguments bombardés contre la dizaine de lignes du satanique article 13, stigmatisé comme s’il allait priver l’humanité de tout accès à la culture (c’est-à-dire à YouTube) ? Ce texte de loi, qui de toute manière n’est qu’un point de départ puisqu’il devra, même s’il est adopté au Parlement, être transposé dans chaque pays d’Europe, n’est pas une censure orchestrée par les créateurs : nous ne demandons pas mieux que nos chansons ou nos films soient largement accessibles.

C’est avant tout un garde-fou pour ne pas que les auteurs soient spoliés, dépossédés de leurs revenus.

La force de frappe de Google est immense et ses arguments outrageusement démagogues. Non, la directive ne causera pas la perte des influenceurs du net. Non, il n’interdira pas aux YouTubers testeurs, critiques ou humoristes de faire référence à des œuvres protégées. Il a pour objectif que YouTube s’engage à identifier les références en question et qu’il en rémunère les auteurs. Techniquement, il en a tout à fait les moyens, puisqu’il met par ailleurs en place des algorithmes capables de faire de la chirurgie cardiaque…
 

Réapprendre l’alphabet, façon Google

Si Google souhaite censurer ces extraits pour ne pas avoir à en rétribuer les auteurs, c’est sa propre décision, guidée par sa cupidité, puisqu’il lui faudra reverser quelques miettes des milliards d’euros générés par la vente de messages publicitaires. Il est faux de parler de « filtrage » quand il n’est demandé qu’une « reconnaissance de contenu ». Par ailleurs, Google omet de préciser les conditions générales aliénantes qu’il impose à ses YouTubers quand ils créent leur chaîne : ceux-ci lui sont alors inféodés, comme le chauffeur de véhicule l’est à Uber.

Tel un Scrooge, l’affreux avare de Dickens, Google en veut toujours plus  : priver les auteurs de leurs revenus, priver les journalistes de leur indépendance, se substituer à l’intelligence et devenir un démiurge. Donc on commence par laver les cerveaux à coup de campagne mensongère et anxiogène, puis on leur substitue des algorithmes paramétrables à souhait.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

#NoCreatorsNoContent⠀ #CreateyourInternet⠀ #WeNeedArticle13

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Le pilonnage disproportionné que subit cette directive a le mérite d’avoir fait tomber les masques : ce n’est pas tant contre l’article 13 que se bat Google, mais contre un monde libre. Face à un assaut plus idéologique encore que financier, nous avons tous le devoir de réfléchir, de peser nos arguments, de proposer — notamment via nos œuvres — une vision du monde alternative à celle que nous promettent les apprentis sorciers de Mountain View.

Car les auteurs ne sont pas une secte en numerus clausus  : chacun peut être amené à composer, écrire, filmer, sculpter. Défendre le droit d’auteur, c’est faire acte de résistance. C’est continuer à inciter tous les hommes à exercer leur sens critique, à poser un regard distancé sur la réalité. C’est respecter l’humain en chacun de nous. La bataille autour de l’article 13 est hautement symbolique pour Google, qui ne supporte pas de devoir partager un peu de ses gains et obéir à quelqu’un d’autre que lui-même.

En protégeant la liberté des créateurs contre la volonté hégémonique d’une société commerciale américaine, la directive protège la liberté tout court.

Nous commençons à comprendre que le lobby des produits chimiques ne vise que le profit sans se soucier du bien-être des consommateurs et de l’avenir de la Terre. Et si la campagne de Google contre la directive européenne ne cherchait pas tout simplement à légaliser le Glyphosate de la pensée ?

Vanessa Bertran : Auteure des doublages de plus de 300 épisodes de séries (Zoo, Supergirl, Blindspot, Pretty Little Liars, Turn, Stalker, Night Shift, H2O, Sorcière mais pas trop), dessins animés, films musicaux (biopic Johnny Cash, Leonard Cohen, Les USA contre John Lennon), plusieurs dizaines de films et téléfilms, de sous-titrages d’opéras pour la télévision, également parolière de chansons et adaptation de comédies musicale.

Alexandre Gauthier, dans les cuisines de sa bibliothèque

PORTRAIT – Chef doublement étoilé de la Grenouillère, à la Madelaine-sous-Montreuil, Alexandre Gauthier est un lecteur éclectique qui met à profit le peu de temps que lui laissent son métier et son restaurant pour s’ouvrir, à travers la lecture, aux autres et au monde. 
 


© Marie-Laure Fréchet
 

Dans le petit salon de la Grenouillère, orné d’une fresque qui rend hommage aux batraciens, une pile de livres nous attend. « Je pensais n’en apporter que trois ou quatre », s’excuse presque Alexandre Gauthier. 

Peu de chefs s’intéressent à la littérature. Ou en ont simplement le loisir. Alexandre Gauthier, jeune chef talentueux et hyper sollicité (il a notamment fait partie des quatre chefs français qui ont cuisiné en 2015 pour les chefs d’État participant à la COP21 à Paris), ne conçoit pourtant pas sa vie sans les livres. Ses ouvrages se partagent entre son domicile et son restaurant, où il passe l’essentiel de son temps.

Posés plus que rangés, à hauteur d’homme, à portée de main. Les livres de cuisine n’occupent que peu de place ; ouvrages de chefs amis, ils ne sont pas une source d’inspiration. Ses références, Alexandre Gauthier les puise dans l’art contemporain, l’architecture et le spectacle vivant, ses passions. Bibliophile, il collectionne volontiers : les beaux livres pour le simple plaisir esthétique ou les anciens manuels de scoutisme, sa passion de jeunesse.

Et puis il y a ces ouvrages qui entrent à la Grenouillère avec leur auteur, à la faveur d’une rencontre, d’un coup de cœur. C’est le cas de Milan Kundera, fidèle de la maison. Quand l’écrivain se rend pour la première fois dans cette auberge posée au bord de la Canche, Roland, le père d’Alexandre, est encore aux fourneaux. « Fatigué par les villes où je suis obligé de vivre, j’ai été ébloui par une cuisine cachée au milieu de la nature […]. Nous nous disions souvent, ma femme et moi, qu’un déjeuner à la Grenouillère est une œuvre d’art », écrit-il dans le court texte de préface qu’il a offert très exceptionnellement au jeune chef pour la sortie de son livre de cuisine.
 

Sous le charme de cette cuisine, il en oubliera même un jour le manuscrit de La lenteur sous sa chaise, lors d’un déjeuner avec son éditeur. Ces rencontres, ces amitiés nourrissent sans relâche Alexandre Gauthier et ses lectures. Il en parle avec ardeur, ne s’interrompant que pour puiser dans sa bibliothèque un ouvrage, puis un autre, qu’il commente aussitôt avec passion. Quand on le quitte, la pile est haute et on repart avec trois livres sous le bras. 
 

L’enfance et l’auteur de coeur 

« Gamin, j’étais incapable de lire un roman. Les premiers que j’ai pu lire, ce sont ceux d’un historien local, Philippe Valcq, auteur de romans historiques qui se déroulent à Montreuil-sur-Mer à l’époque des Templiers. Comme j’étais scout, j’aimais le côté mystérieux de ces histoires. Je lisais aussi des romans d’aventuriers l’aventurier que je ne serai jamais…

Walter Bonatti, René Desmaison, Gaston Rébuffat, qui ont écrit des grandes épopées de haute montagne. Ce sont des histoires d’hommes. On y trouve le goût de l’engagement pour l’autre. Cette valeur humaine, ce goût de l’homme, je le retrouve dans ma maison, à la Grenouillère. Parfois on vit aussi des déceptions. L’homme peut puiser en l’homme et épuiser l’homme. Il faut alors se régénérer et c’est ce que je fais à travers ce genre de lectures. » 

Ainsi, affirme-t-il : « J’aime Sylvain Tesson. Depuis toujours. Depuis le livre qu’il a écrit avec Alexandre Poussin (La Marche dans le ciel, Robert Laffont). C’est un érudit qui s’interroge beaucoup sur la vie. J’aime sa façon d’écrire, sa capacité à se dépasser et le fait qu’il ne s’apitoie jamais. La vie est ce qu’on en fait. On en a la force ou on ne l’a pas. » 
 

Des livres au temps de lire 

« Je suis sensible aux beaux livres. Trop ! Je suis capable d’acheter un livre pour simplement le feuilleter. J’aime surtout les livres que l’on peut abandonner pendant une semaine, des lettres, des textes courts, des nouvelles, des chansons. J’aime parcourir un livre non pas en zappant, mais sans suivre un chemin déterminé. Je suis sensible au texte, mais je n’aime pas devoir relire quatre fois la même phrase pour la comprendre. Ou quand une phrase est tellement bien écrite qu’elle a une résonance immédiate sur votre vie. Il faut être très disponible, concentré et moi je ne le suis pas. »

En revanche, « je ne lis pas le soir, car je suis trop fatigué et je ne retiens pas ce que je lis. Je ne lis que lorsque je suis en vacances ou à la fin de mon service, une vingtaine de minutes. Pendant les vacances, j’ai toujours deux ou trois livres avec moi. J’ai ainsi découvert Lettres à Yves, de Pierre Bergé (Gallimard) que j’ai lu au Maroc il y a quelques années. Parmi mes autres grandes découvertes, il y a Lettres à Anne, de François Mitterrand (Gallimard), un livre magnifique. J’y ai découvert l’homme derrière l’homme politique ».
 

Paroles et chansons 

« Brel, Aznavour, Barbara et Brassens : quatre chanteurs fétiches qui me font avancer. Brel surtout, que j’ai appris à connaître à 20 ans par une interview (Brel parle, Interview 1971 à Knokke) qui a été une révélation dans ma vie d’homme. Il me faut des livres qui me donnent de l’espoir, pas qui me fassent sombrer dans la dépression. Mais je peux écouter une chanson très mélancolique.
 

Ces chanteurs me mettent dans une mélancolie profonde et cette mélancolie me permet de me recentrer. Pour moi c’est de la poésie, de la poésie d’aujourd’hui. Par contre, je ne suis pas du tout sensible au slam. Pour moi, il y a un côté nonchalant que je ne supporte pas. Moi, j’aime l’enthousiasme. Le “divin en l’homme”, comme dit Pierre Rabhi. » 
 

Milan Kundera, l’auteur des auteurs

« Il m’a fait un cadeau exceptionnel en préfaçant mon livre. Un acte sincère et généreux. C’est la dernière chose qu’il ait publiée. On est intimes sans l’être. On a son amitié et sa confiance, car comme d’autres qui viennent chez nous, il n’est en aucun cas un faire-valoir de la maison. Le fait qu’il ait renoncé à publier, c’est la preuve d’une très grande lucidité. Brel est aussi un exemple quand il dit j’arrête la chanson, j’arrête le cinéma, je vais vivre aux Maldives et qu’il change de vie.

D’autres passent une vie à gravir des montagnes et à survivre. Ils ont tous en commun la peur du temps qui passe. Moi aussi je suis du genre à être dépressif le jour de mon anniversaire. Car on ne peut pas tout vivre. Il faut faire des choix. Je n’ai pas su trouver d’autre équilibre que de travailler 15 h par jour dans ma maison. Du coup, je la fais vivre et y amène du monde. Et des livres qui ouvrent des fenêtres. » 
 

Les jardins 

« J’ai le goût des jardins. J’aime me perdre à Valloires, à Séricourt. Et je trouve très belle la littérature du jardin. Gilles Clément, Pascal Criblier écrivent des choses magnifiques. J’aime surtout être dans leur jardin pour que leurs livres s’incarnent. J’ai beaucoup aimé Le Jardin perdu de Jorn de Précy. Il est traduit par l’historien des jardins Marco Martella. Il a créé la revue Jardins, qui rassemble des textes sur les jardins écrits par les grandes plumes françaises. » 
 

Victor Hugo 

« Quand tu habites à Montreuil-sur-Mer, il y en a un que tu ne peux pas ne pas citer, c’est Victor Hugo. Il n’a passé que deux heures à Montreuil, d’où il a envoyé une lettre incroyable à sa fille Léopoldine. Les Misérables, c’est un chef d’œuvre mondialement connu. Je ne lis plus ce genre de pavés. Même si mon père vient de me confier deux livres en me disant : tu vas adorer Romain Gary. » 

Un coup de cœur ? « Olivier Tallec. C’est un illustrateur qui dessine pour les enfants. Il est sarcastique et son travail est génial. Pour moi, c’est aussi de la littérature. » 

Son livre ? « C’est un catalogue raisonné de notre travail en cuisine, de notre philosophie et il n’a aucune autre ambition que de partager ce que l’on est. De laisser une trace. De retranscrire l’esprit, l’envie et l’énergie de la maison. Avec humilité, fragilité et mouvement. Un bel objet inachevé (la tranche est simplement cousue, NDLR), car le travail ne s’arrête pas. Le deuxième sortira en 2019 et montrera l’évolution de la cuisine.

À la Grenouillère, on va aussi démarrer la phase 2 avec Patrick Bouchain, pour 2020. Après je m’arrêterai, mais on n’en est pas là. Comme le dit Patrick, chaque œuvre est le travail d’une vie. Pour moi, ça signifie continuer le mouvement, être en perpétuelle recherche culinaire, humaine et en quête d’aventures intérieures. » 

 

Propos recueillis par Marie-Laure Fréchet

 

Lettre de l’éditeur à l’auteur, Edgar Hilsenrath

Le 30 décembre 2018 disparaissait un des grands noms de la littérature européenne : à 92 ans, Edgar Hilsenrath, dont l’œuvre entière fut faite de départs, d’arrivées et de retours, tira finalement sa révérence. Son éditeur en France, Le Tripode, publie ce 14 février son dernier livre, Terminus Berlin. Et signe une tribune pour écrire toute l’admiration pour l’homme et son œuvre, indissociables. Nous reproduisons ci-dessous cette lettre, en intégralité.

Edgar Hilsenrath et Frédéric Martin

Edgar Hilsenrath, en novembre 2018, dans la cour du Tripode
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Lettre ouverte à celui que l’on croyait un peu éternel

 
Cher Edgar, 

Voilà, on y est : demain paraît Terminus Berlin, ton ultime roman. Bien sûr, le cœur se pince. Cela fait exactement dix ans que nous avons commencé la publication en France de tes œuvres complètes, huit livres trônent sur nos étagères, et, pour la première fois, tu manques à l’appel. 

Nous aurions aimé te parler, te dire que tu nous avais encore mis la tête en l’air avec Terminus Berlin. Dépassées, l’horreur ralentie de Nuit ou l’outrance picaresque du Nazi et le Barbier. Oubliés, la tendresse de Fuck America et l’esprit potache d’Orgasme à Moscou. Aux archives, les grandes fresques du Conte de la dernière pensée, des Aventures de Ruben Jablonski ou encore du Retour au pays de Jossel Wassermann. Pour ton dernier roman, tu avais choisi une forme nouvelle encore, lapidaire et empreinte d’une rage placide. Nous ne nous y attendions pas et nous voilà désormais seuls pour y réfléchir.

Tout le monde le sait : tu as mis le fracas de ta vie dans chacun de tes livres. Mais comment pouvait-on deviner que tu jetterais ton ultime avatar littéraire dans un Berlin désenchanté et que tu lui ferais vivre un destin aussi amer ? Et que dire de ce spectre du fascisme renaissant, si prémonitoire, que tu décris dans ce dernier roman ? Cela trahissait-il ton propre découragement après ton retour en Allemagne ? Une chose est sûre : après la parution de Terminus Berlin dans ton pays natal, en 2006, tu avais annoncé que ton œuvre était close. Et tu as tenu parole, n’as plus écrit un seul roman. Comme si tu n’avais désormais plus rien à dire. 

Ce silence, on doit bien le rappeler, ne fut pas que littéraire. Il avait également gagné ta personne. Nous t’avons toujours connu souriant, cordial, mais aussi mutique. Plus que tes paroles, ce sont tes yeux que nous retenions de toi. Ils se plissaient souvent, comme ceux d’un chat qui écoute, et ne cessaient de rire à chaque fois que quelqu’un t’interrogeait. La dernière fois n’a pas dérogé à la règle. 

C’était à Paris, en novembre. Tu devais répondre à une invitation de France Culture, et le hasard voulut que cela tombe pile le jour où nous apprenions l’attribution du prix Renaudot au Sillon de Valérie Manteau. Tu nous avais rejoints le soir même dans la cour du Tripode, où s’improvisait une fête. Nous t’avons vu réagir avec chaleur à toutes les déclarations d’affection qui convergeaient vers toi. Sont remontés les souvenirs et les figures de ceux qui avaient rendu ta présence parmi nous possible ce soir-là. Celle de la libraire Gisela Kaufmann tout d’abord, dont la passion pour ton œuvre nous avait mis sur la piste de Fuck America. Celle de Benoît Virot bien entendu, avec lequel nous avons multiplié les nuits blanches pour préparer la sortie des premiers livres. Celle d’Henning Wagenbreth aussi, dont le talent a donné naissance à ces couvertures improbables que tout le monde aime tant désormais. Celles de tous ces libraires ensuite, qui ont véritablement fait le succès de ton œuvre en France. Ou encore celles de ces critiques littéraires qui ont su trouver les mots pour dire l’importance de tes livres, quand bien même tu les as parfois complètement désarmés par ton silence durant les interviews. Celles enfin, primordiales et passionnées, de tes traducteurs — Jörg Stickan, Sacha Zilberfarb, Chantal Philippe — qui ont si intelligemment honoré ton génie.

Edgar, ce jeudi 14 février 2019 sort en France Terminus Berlin et tous ces gens penseront une nouvelle fois à toi. On le sait, le sort a décidé que tu devais physiquement nous quitter le 30 décembre dernier. Ta légende repose désormais dans un cimetière du centre de Berlin, à quelques pas d’Hegel et de Bertolt Brecht. Le Tripode te pensait éternel et avait annoncé dans son tirage de Terminus Berlin que tu soufflerais le 2 avril prochain tes 93 bougies. Nous nous sommes trompés, on le reconnaît. Mais tu nous a laissé tes livres. Et eux — qui en douterait aujourd’hui ? — continueront à nous parler pour des siècles et des siècles.  

À bientôt, très cher Edgar,

Le Tripode

L’arrêt de travail chez les auteurs, ou Tchoupi à la CPAM…

« L’humour ne sauve pas », a dit Houellebecq. Sans doute parce qu’il n’a jamais eu à envoyer un arrêt de travail à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie.
 

par Sophie Dieuaide
Auteur Jeunesse
Administrateur de La Charte et de La Ligue des auteurs professionnels 

Sophie Dieuïade – crédit photo Jérémie Le Maoût

 

Ça commence par un air perplexe de l’auteur (moi) devant les papiers à renvoyer à son employeur qu’il n’a pas, ça continue avec les cases à cocher où on ne mentionne pas artiste-auteur non plus. Le dysfonctionnement étant célébrissime parmi les auteurs, prévoyante, j’appelle la CPAM. Je suis en attente (j’attends), on va me répondre…

J’écourte, mais ce n’est pas l’envie qui me manque de vous faire vivre ça en temps réel. Bref, x appels plus tard, j’ai un humain au bout du fil. Non, il n’y a pas de case. On me conseille d’écrire « auteur Agessa » en gros sur les feuilles à renvoyer. 

J’ajoute une attestation d’ouverture de droits de l’Agessa (et je ricane tellement je me crois subtile d’y avoir pensé sans qu’on me le demande), j’envoie et j’attends.
J’attends.
J’attends et rien ne se passe.

Je rappelle et on m’apprend que tout est bien reçu, on n’attend plus que le retour de l’Agessa qui doit renseigner sur le montant de mes revenus pour rendre possible le calcul de mes indemnités journalières. 
J’attends.
« J’attends » ne précise pas la durée, optez pour un « j’attends » valant environ une semaine.
J’attends, j’attends et je rappelle.
« Pff… C’est à cause de l’Agessa. Ils n’ont pas répondu à notre mail. Pff… »

Je n’attends pas et j’appelle (hystérique) l’Agessa. Qui a pourtant une réponse imparable : « On n’a pas répondu parce qu’on n’a rien reçu ».
Je rappelle la CPAM. Au standard, on ne comprend plus non plus, mais tout va s’arranger parce qu’on va contacter… le service Expert !

Expert, ça sonne bien quand même, je reprends espoir.

Maintenant que je sais, j’aimerais rencontrer, peut-être épouser, celui qui s’est retenu de hurler de rire en proposant le nom du service. 
Je ne peux pas les contacter, dommage. Pouvoir contacter, ça reste pratique pour exposer son cas. Mais eux, ils peuvent ! Ils vont m’appeler.
En fait, non. Ils m’envoient un SMS n’admettant pas de réponse.
Pour me demander mes fiches de salaires.

C’est là qu’arrive une aide imprévue. Une employée de l’Agessa veut en savoir plus. Elle va les appeler ! En tant qu’association qui se voit confier par l’état la gestion de l’accès des auteurs à la sécu… a-t-elle une ligne directe ? Un accès privilégié, soyons dingues, au service Expert ?
Non.

Aucun. Elle se tarte le standard de la CPAM qui refuse de lui donner des renseignements personnels concernant un assuré (moi, enfin, c’est ce que je croyais encore à ce moment-là). Elle me rappelle. Diaboliques, elle et moi préparons notre revanche. Je lui file tous mes numéros d’identifiant, y compris mon compte bancaire. Elle rappelle et alors ?

Vous devrez attendre aussi. Car j’ai envie d’ajouter que j’aurais probablement déjà abandonné si…

Si… je ne m’étais pas dit que la démonstration serait édifiante pour les auteurs adhérents de nos associations et surtout utilisable face à nos interlocuteurs en réunions sur le statut d’auteur.

Si… dans aucune réunion de concertation avec les ministères aucun intervenant bien dans le confort de son petit statut tout clair n’avait osé suggérer que les auteurs (et leurs prestations) coûtent cher alors qu’ils paient des charges identiques aux salariés et qu’on en voit ici l’intérêt parfait.

Si… je n’avais pas eu en tête que, moi, je pouvais encore m’en passer, mais que faire subir ça depuis des années et des années à des auteurs précarisés, quand on en est informé, est à vomir et accessoirement illégal.

La Charte des auteurs et illustrateurs Jeunesse a alors lancé des questionnaires sur sa page, groupe fermé. Avez-vous des difficultés de ce type ? Soyez précis svp ! Les auteurs en avaient. Tellement. 

De guerre lasse, ils ou elles renoncent aux congés parentaux, aux remboursements. Et ça s’étend à ce que je ne connaissais pas. Les allocations familiales, les médecins… Oui, des médecins qui n’arrivent pas à concevoir qu’écrire est un travail. On est chez nous, on travaillera un autre jour sans doute, quand on sera plus en forme. 

Ça s’étend et ça empire. On apprend qu’un médecin accorde, royal, 3 semaines d’arrêt de travail pour un cancer du sein avec opération et rayons. Le chirurgien ose : « Auteur ? C’est bien, écrire sera pour vous une thérapie. » C’est à pleurer, et je pleure. On n’en est plus à ricaner du service Expert, hein ? Et on se demande pourquoi j’ai commencé en prétendant que l’humour sauve.

Parce que c’est dans l’humour qu’on aurait trouvé une réponse à cet abruti. « Ben, oui, cool, une thérapie ! Et des idées aussi. Comme je suis auteur jeunesse, je vais écrire vite fait Tchoupi hésite pour sa mammectomie. » 

Parce que j’ai développé mon humour à 12 ans en milieu hostile, sur un lit d’hôpital, broyée par une voiture (conduite par un prof en prime).

Parce que les auteurs sont toujours et encore en milieu hostile et qu’on n’a plus grand-chose que l’humour pour dénoncer sans nous fatiguer nous-mêmes et sans fatiguer le public qui n’y est pour rien.

Parce que pendant qu’on parle, la bonne âme de l’Agessa est toujours au téléphone avec la CPAM. 

Elle, elle va obtenir l’explication.
— Madame Dieuaide, ils vous ont radiée en 2010 !
— Mais ils ne peuvent pas !
— Je sais, c’est nous qui prononçons les affiliations ou les radiations.
— Mais euh… alors… pourquoi ?
— La CPAM répond que c’est soit un bug informatique, soit une erreur humaine.

Je reconnais que soit un bug, soit une erreur humaine, j’ai beaucoup ri. Y avait-il d’autres propositions qui justifient qu’on énumère ces deux-là ? Soit une attaque thermonucléaire ? Soit un complot du service Expert ?
Enfin ! Je ne suis plus radiée, je vais toucher mes indemnités journalières, la vie est belle.

Pas tout à fait.

J’apprends ensuite qu’on a 3 jours de carence non compensés que personne n’a pensé à distribuer sur la contribution diffuseur de 1,1 % (le pendant des charges patronales dont le taux doit laisser rêveur n’importe quel entrepreneur).

J’apprends surtout qu’on applique aux auteurs des plafonds de plafonds à se cogner la tête, je livre tel quel le calcul transmis par l’Agessa :
 

Vos revenus 2017 : 58 686 € ÷ 365 jours = 160,78 € ÷ 2 (car 50 % d’indemnité prise en charge par la sécurité sociale) = 80,39 € journalier. Vous ne pouvez pas percevoir le montant journalier de 80,39 €, car il y a un plafond maximum à ne pas dépasser défini par la sécurité sociale qui est de 44,34 €. Compte tenu de ce qui précède, votre indemnité calculée est donc bien de 620,76 € (soit 14 jours x 44,34 €).

Honte à ceux qui font semblant de s’occuper des auteurs. 620 euros maximum pour 17 jours, les auteurs précaires ou pas ont tous intérêt à être beaucoup, beaucoup plus en forme que Tchoupi.

Droit de reprographie en Belgique : y’a des paires “waffles” qui se perdent

Le droit de reprographie permet aux auteurs et éditeurs de percevoir quelques subsides pour l’usage fait de leurs textes. Instaurée en France, ou ici, en Belgique, elle ouvre des droits à tout auteur, à condition d’être affiliée à une société d’auteur – laquelle opère la redistribution. Mais la Belgique connaît une situation des plus croquignolesque…

Jack your streets
Alexandre Dulaunoy, CC BY SA 2.0
 

Jean-Yves Delitte, auteur et directeur de collection, s’est en effet penché sur la question. Pour le cas belge, les droits reversés à parité entre éditeurs et auteurs reposaient sur deux taxes. La première était comprise dans le prix tous les appareils de « copie » commercialisés sur le territoire. L’autre était une taxe forfaitaire sur la copie que les bibliothèques, les institutions publiques, les sociétés et divers autres organismes étaient tenus d’acquitter.

Une modification survenue au 1er janvier 2017 a supprimé la première – pour infraction aux directives européennes. La seconde était symboliquement revue à la hausse, malgré les alertes de l’interprofession, à l’attention du gouvernement. 

« Le ministre fédéral belge, Alexander De Croo, qui avait en charge le dossier en 2016 avant la promulgation de la nouvelle loi, prétendait avec un exécrable cynisme et beaucoup de condescendance que la suppression de la taxe sur les appareils allait permettre aux citoyens d’avoir un accès plus aisé aux outils informatiques. Tout en affirmant que le nouveau système de taxation, étudié par son cabinet, n’engendrerait aucun déboire financier pour les auteurs et les éditeurs ! On connaît la suite », déplore l’auteure.

Les conséquences se devinent aisément – et touchent tout aussi bien les auteurs belges que français par ailleurs, si ce dernier a des œuvres publiées outre-Quiévrain. En dépit de mobilisations des auteurs, la réalité est que les ressources redistribuées ont été divisées par deux. Pour la presse, c’est plus difficile encore. 

Jean-Yves Delitte a ainsi dégainé une plume trempée dans le vitriol, et se laisse aller à quelques remarques essentielles. Un texte que l’on se délecte de partager…

 

ODE À LA BÊTISE !

 
La Belgique, répondant à l’une des multiples directives européennes sacralisant benoîtement le libéralisme à tout vent, a modifié la redevance sur les droits d’auteur propres à la reprographie. Une taxe de quelques centimes d’euro sur chaque appareil produit — que tous les fabricants de copieurs, photocopieurs, scanners et autres imprimantes étaient tenus de reverser pour couvrir le droit à la copie — était supprimée ! Pathétique conséquence du lobbying acharné que faisait en particulier la société Hewlett Packard auprès des institutions européennes !
 
C’est que diable et sacrilège, cette taxe nuisait à la libre concurrence !

Il est vrai que tout acquéreur d’un copieur se lançait systématiquement dans un comparatif des prix à l’échelle européenne, persuadé qu’habitant Bruxelles ou une autre commune belge, il allait trouver au fin fond d’un village moldave le copieur tant désiré avec une différence de… trois centimes d’euro !
 
Les auteurs, les maisons d’auteurs et autres professionnels du secteur de l’édition ont bien tenté de raisonner le politique toujours mal conseillé par des technocrates « hors-sol » (c’est un pléonasme). Les plus pessimistes prédisaient une perte de revenu en droit de reprographie de 30 % !
 
Rien n’y a fait ! Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir et pas plus con que celui qui ne veut pas comprendre !
 
Le politique n’a rien modifié à sa décision et encore moins cherché des alternatives pour éviter des déboires financiers aux premiers concernés, à savoir les auteurs et les éditeurs ! À l’heure des bilans, ce n’est pas 30 % de perte, mais pas loin de 50 % ! Les perceptions de reprographie pour les auteurs sont passées de 23 à 13 millions d’euros entre 2016 et 2018.

the mysterious Paul
Alexandre Dulaunoy, CC BY SA 2.0

 

Le prix des copieurs ou de tout autre produit assimilé n’a pas changé ! Il n’y a pas non plus eu moins de copies… Non, simplement, les 10 millions de pertes pour les auteurs sont devenus un « excédant » en bénéfice pour les fabricants !
 
D’aucuns vont bien entendu s’exonérer de toute responsabilité ! Ce n’est pas moi, c’est l’autre, c’est l’Europe. Cynisme imbécile propre à la démagogie du monde politique !
 
Dans le petit Royaume de Belgique, la culture est sous financée et elle a été communautarisée ! Le surréalisme ne s’arrête pas là ! Le droit de reprographie, qui est par nature une matière culturelle, n’a jamais été traité par un quelconque ministre de la Culture !

Le dossier vagabonde de ministère en ministère… Tantôt entre les mains d’un ministre fédéral de l’agenda numérique, de la télécommunication et des postes, tantôt dans les étagères du ministre wallon de l’action sociale, de la santé, de l’égalité des chances et de la fonction publique, avant de retourner dans les archives du ministre fédéral de l’emploi et de l’économie ! On pourrait le confier au ministre de l’Agriculture. Au moins il y aurait une consonance phonétique à défaut de compétence !
 
Ces mots vont paraître excessifs, voire injurieux. Mais que faut-il faire alors ? Continuer à tendre la main vers un politique qui ne cesse de vous cracher au visage ? La culture n’a jamais été une marchandise, mais on la traite comme telle ! Quand il existe des systèmes économiques qui permettent aux auteurs de vivre, quand ce n’est pas de survivre, grâce à leur art, on s’acharne à les restreindre avant de les supprimer. Au sein même de la sacro-sainte Europe, le droit d’auteur est remis en cause !
 
Une société, une nation, une civilisation se juge sur la place qui est accordée à la Culture. Assurément certains politiques peuvent se vanter d’en être le fossoyeur !

Jean-Yves Delitte 
Auteur & Directeur de Collection