Gilets jaunes, un mouvement qui appelle la vigilance, mais aussi la solidarité

Un collectif d’artistes vient de lancer un appel, alors que le mouvement des Gilets jaunes provoque interrogation et doutes dans la société. Une révolte, une révolution… dans tous les cas, un mécontentement qui fait écho à bien des malaises ressentis. Nous en diffusons le texte dans son intégralité.
 

Gilets Jaunes / Yellow vests in Metz
Dmitry Dzhus, CC BY 2.0
 

 

ARTISTES, CITOYEN.NES PARMI LES CITOYEN.NES 

La fin d’année 2018 a vu émerger un mouvement social qui est bien plus qu’une lutte de résistance. Excédée par la montée des inégalités depuis les années 80 et la condescendance de la classe politique, une partie de la population française est descendue dans la rue. Ceci s’est fait sans la médiation des syndicats ni des partis politiques. Dans la France dite périphérique, cela a débuté et pris la forme d’une occupation du territoire sur les ronds-points et péages.

Cela s’est doublé de manifestations atypiques dans les petites et grandes villes du pays sur un rythme hebdomadaire. Deux mois après le commencement, les groupes « gilets jaunes » se structurent localement, organisent des assemblées générales et des groupes de travail pour réfléchir et agir collectivement. 

L’année 2019 commence et nombre de citoyennes et citoyens phosphorent le monde de demain. Sur les réseaux sociaux, dans les associations, dans les réunions des comités de lutte et syndicats. Nombre de personnes engagées politiquement ont rejoint les cortèges afin de réaliser une convergence des luttes. Seuls chez soi devant leur télévision les gens s’interrogent, doutent, soutiennent ou condamnent. La classe politique en est déboussolée. Devin serait celui qui pourrait dire ce qu’il va advenir de tout cela ! 
 

Les désastres du néolibéralisme

Dans cette immense œuvre participative et combative imaginée par la population elle-même, des artistes et des auteurs phosphorent au diapason. Simultanément des silences gênés — parfois même des condamnations morales — émergent des milieux culturels. Il y a effectivement une juste inquiétude à avoir lorsqu’une révolte non partisane agrège de l’extrême gauche à l’extrême droite avec un cœur abstentionniste.

Toute révolte populaire tend à attiser des volontés d’instrumentalisation et à réveiller de sombres manipulateurs totalitaires, celle-ci ne fait pas exception. Ce mouvement social appelle certes notre vigilance, mais aussi notre solidarité. 

Nous savons en tant qu’artistes et auteurs, combien il est essentiel de « payer le loyer » ou d’avoir « une chambre à soi » pour œuvrer au quotidien. Nous passons nos vies à tenter de résoudre cette équation entre contingences matérielles et épanouissement de l’esprit. Nous sommes comme tout un chacun, concernés par des choix politiques qui dégradent le cadre de vie sociale et favorisent la précarité. 

Étant donné les désastres que le néolibéralisme inflige à la nature et ses habitants, il est logique que la population finisse par se retourner contre lui. Dans les listes de revendications qui circulent, il est question de la lutte contre la fraude fiscale, de la renationalisation des services publics, du rétablissement de l’ISF, de l’encadrement des hauts salaires… Parions sur l’orientation progressiste de ce mouvement social ! 

Le mouvement des Gilets jaunes n’est que la première manifestation des tensions sociales qui vont accompagner la transition écologique : l’augmentation des prix des carburants est le premier acte d’une pièce dont le scénario va s’écrire maintenant à toute vitesse. Dans un avenir que les experts disent proche, la question climatique et ses désordres, la question des ressources énergétiques, la transformation accélérée des usages des territoires vont exiger des réponses originales.
 

Les artistes pour une nouvelle alliance

Ce n’est qu’en reprenant en main de manière collective, dans un esprit de partage démocratique, la gestion des territoires que nous pourrons préserver la biodiversité et un mode de vie pacifique. Dans le cadre de la politique libérale actuelle, cette transformation se fera au mépris des intérêts de la population… Quand tout sera privé, nous serons privés de tout ! 

Dans ce contexte de déprise de l’État dans la sphère culturelle, du recul de « l’exception culturelle », de la montée du mécénat privé, de la financiarisation du marché de l’art, les artistes et la création sont fragilisés. Nous artistes et collectifs d’artistes, commissaires d’exposition, auteurs et critiques d’art, historiennes et historiens de l’art, médiatrices et médiateurs culturels, professeurs d’art faisons le vœu que l’État cesse son désengagement et sa logique de privatisation de la culture. 

Nous sommes résolus à ce que l’art ne soit pas cantonné au rang de marchandise. Nous sommes résolus à lutter contre l’enlisement de la société du spectacle. Nous sommes résolus à défendre la laïcité, à respecter les différences et lutter contre les discriminations. Nous sommes résolus à déjouer l’effondrement qui vient, qu’il soit écologique, climatique, étatique. Nous sommes résolus à cultiver la fragilité et redoubler d’attention au vivant.

Nous sommes résolus à participer à cette nouvelle alliance avec le monde dont le véritable défi n’est pas tant celui de résister que celui d’inventer. Nous sommes résolus à l’entraide et au trait d’union, pour inventer de nouvelles solidarités transversales. Nous sommes résolus au combat d’une créativité partagée, pour prendre notre part dans la revitalisation de la démocratie. 

Premier.e.s signataires : Martine Aballéa, artiste plasticienne ; Judith Abitbol, cinéaste ; Edith Azam, poète sonore ; Marie Aerts, artiste ; Jorge Alvarez, artiste photographe ; Michel Amaral, artiste ; Art Orienté Objet, duo d’artistes ; Paul Ardenne, historien de l’art, commissaire d’exposition et écrivain ; Manon Aubry, peintre ; Danièle Atala, artiste plasticienne ; Phoenix Atala, artiste ; Kader Attia, artiste ; Eric Aupol, photographe, enseignant à l’ENSA Bourges ; Karine Ayrault, poétesse ; Sylvie Bailly, auteur ; Catie de Balmann, plasticienne ; Stéphanie Bardoux, artiste et enseignante ; Audrey Barthes, artiste ; David Bartholomeo, plasticien ; Cendrillon Belanger, artiste ; Florence Bellaiche, auteur et commissaire d’exposition ; Pierre Beloüin, artiste membre fondateur de Économie Solidaire de l’art ; Tamina Beausoleil, artiste et travailleuse sociale ; Stephanie de Beauvais, artiste peintre ; Marie-Laure Béraud, musicienne ; Chantal Bideau, artiste et commissaire ; Joachim Bielher, artiste ; Jean-Marie Blanchet, artiste et enseignant à l’Esa des Pyrénées ; Anne-Laure Boyer, artiste plasticienne ; Corine Borgnet, artiste ; André Bour, plasticien ; Laëtitia Bourget, artiste plasticienne et autrice jeunesse ; Jérôme Boutterin, artiste et enseignant ; Jean-Louis Boutevin membre CA de la forêt d’art contemporain ; Xanaé Bové, réalisatrice et journaliste ; Sophie Braganti, écrivain et critique d’art ; Marie Breger, artiste ; Marie-Thérèse de Brosse, écrivain et journaliste ; Ophélie Bruneau, écrivaine ; Etienne Brunet, musicien ; Alain Buhot, artiste ; Ulrika Byttner, artiste ; Patrice Carré, artiste , professeur PEA ; Dominique Carrie, plasticienne ; Charley Case, plasticien ; Claude Cattelain, artiste ; Thierry Cauwet, artiste peintre ; Cécile Cée, artiste plasticienne et directrice artistique de la Casa des Utopies ; Guilhem Chabas, membre du collectif 100e mille et co-fondateur de nous éditions ; Dorothée Chapelain, plasticienne et psychologue ; Gregory Chapuisat – Aka Les Frères Chapuisat, artistes, Stéphanie Chardon, artiste ; Max Charvolen, artiste ; Martine de La Châtre, galeriste ; Florence Chevallier, artiste et professeur ENSA Bourges ; Sabine & Patrick Charbonnier, artistes plasticiens ; Max Charvolen, artiste ; Frédéric Chemama, photographe ; Nathalie Christophe, artiste et enseignante ; Bertrand Clavez, maitre de conférences en histoire de l’Art ; Arnaud Cohen, artiste ; Chloé Colarossi, graphiste ; Philippe Colette, photographe dilettante ; Anne Colomès, artiste plasticienne et enseignante ; Jean-Louis Comolli, cinéaste, écrivain ; Ema Costantin, graphiste, illustrateur ; Laurent Courau, réalisateur ; Sébastien Cornuaud, juriste droits d’auteur et acteur culturel ; Julie Crenn, commissaire d’exposition ; Céline Crespin, artiste, responsable d’une structure artistique nomade ; Thierry Crombet, graphiste ; Christine Crozat, artiste plasticienne ; Jean-Gabriel Coignet, sculpteur ; Philippe Cyroulnik, critique d’art, commissaire d’exposition indépendant ; Florinda Daniel, artiste ; Alexis Debeuf, artiste ; Maxime Delalande, étudiant aux Beaux-Arts d’Angers ; Do Delaunay, artiste peintre plasticien ; Anaïd Demir, critique d’art, commissaire d’exposition et écrivain ; Marie Denis, artiste ; Daniel Deshays, art du son ; Frédéric Develay, artiste plasticien, créateur de « Au Centre du bout du monde » ; Thomas Dewynter, comédien et architecte ; Julien Discrit, artiste ; Noël Dolla, artiste peintre ; Carole Douillard, artiste, membre fondateur de Économie Solidaire de l’art ; Fanny Drageon, critique d’art ; Juliet Drouar, artiste et commissaire d’exposition ; Fanny Drugeon, historienne de l’art ; Wang Du, artiste ; Aurelie Dubois, artiste de garde ; Marie Ducaté, artiste plasticienne ; Chloé Dugit-Gros, artiste ; Lionel Duigou, illustrateur ; Cornelia Eichhorn, artiste ; Collectif “Et meutes”, arts visuels ; Lionel Évrard, traducteur littéraire ; Mounir Fatmi, artiste plasticien ; Jean-Luc Favero, artiste ; Florence Farrugia, galeriste ; Katia Feltrin, artiste et professeur de yoga ; Sylvie Ferré, commissaire d’exposition ; Maurice Fréchuret, historien de l’art ; Yves Frémion, écrivain ; Florence Forterre, directrice de l’association DEL’ART ; Gaelle Foray, artiste ; Fred Forest, artiste ; Jacques Fournel, artiste ; Claire Froës, artiste ; Bertrand Gadenne, artiste plasticien ; Florian Gaité, critique d’art ; Jerome Galvin, artiste céramiste ; Anouck Durand-Gasselin, artiste plasticienne ; Jakob Gautel, artiste ; Karim Ghelloussi, artiste plasticien ; Céline Ghisleri, critique au journal Ventilo ; Julie Gil Giacomini, curatrice ; Antoine Giard, graphiste ; Aurélie Godard, artiste ; François Godard, réalisateur ; Bertrand Godot, directeur de la programmation art contemporain Le Carré ; Betty Golberg, plasticienne ; Beth Gordon, membre du collectif d’artiste Moilesautresart ; Anne Gorouben, artiste ; Stéphane Got, artiste et co-président de la V.R.A.C ; Lise Guéhenneux, critique d’art, enseignante d’école d’art ; Aurélie Guérinet, artiste ; Alain Guillot, artiste verrier ; Marie-Frédérique Hallin, directrice du centre d’art de Lectoure ; Caroline Hanny, artiste plasticienne ; Newton Harrison, ecological artist ; Camille Hermann,
artiste ; Frédéric Héritier, artiste plasticien ; Camille Hermann, artiste ; Geneviève Heuze, écrivain ; Gaëlle Hippolyte, artiste plasticienne et enseignante ; Jean-René Hissard, peintre ; Marianne Homiridis, directrice du Bureau des projets / Art public ; Max Horde, artiste ; Joël Hubaut, grossiste en art ; Anabelle Hulaut, artiste ; Philippe Hurteau, peintre ; Camille Saint-Jacques, peintre ; Jean- Michel Jagot, assistant de conservation au Musée d’art contemporain du Val de Marne à Vitry-Sur- Seine ; Lydie Jean-Dit-Pannel, artiste ; Maryse Jeanguyot, directrice du centre d’art Faux Mouvement ; Thibault Jehanne, artiste ; Thomas JM, galeriste ; Marta Jonville, artiste ; Mathilde Jouen, artiste, docteur en sciences et technologies des Arts ; Valérie Jouve, photographe et enseignante ; Chloé Julien, artiste ; Jacques Julien, artiste plasticien et enseignant ; Jacques Kebadian, cinéaste ; Erwan Keruzoré, artiste ; Robin Kolleman, artiste ; Victoria Klotz, artiste plasticienne ; Florent Konné, artiste plasticien ; Jan Kopp, artiste et enseignant ; Carlos Kusnir, artiste ; Jacinto Lageira, enseignant chercheur en philosophie de l’art ; Claire Lambert, commissaire d’exposition indépendante ; Benjamin Lambert, écrivain et éditeur ; Arthur Lambert, artiste ; Hélène Langlois, artiste photographe ; Fabrice Lanza, plasticien écrivain ; Guillaume Lasserre, travailleur du texte ; Christophe Laurens, architecte paysagiste ; Jeanne Laurent, artiste auteur en arts visuels ; Sophie Lavaud, artiste plasticienne et chercheuse en arts numériques ; Ginette Lavigne, cinéaste ; Jean Jacques Le Berre, responsable d’un lieu d’exposition ; Wilfrid Lebibac, artiste ; Léa Le bricomte, artiste ; Justine Lecaplain, artiste ; Frédéric Lecomte, artiste ; Sandra Lecoq, artiste et enseignante ; Laurent Le Deunff, artiste plasticien et enseignant ; P. Nicolas Ledoux, artiste, membre fondateur de Économie Solidaire de l’art ; Christophe Le François, artiste plasticien ; Flux Lem, arts visuels ; Nyima Leray, artiste ; Isabelle Levenez, artiste ; Claude Lévêque, artiste ; Pascal Lièvre, artiste ; Eirini Linardaki, artiste ; Zhenchen Liu, artiste plasticien ; Jakic Ljubomir, organisateur d’ événements culturels et journaliste ; Dominik Lobera, artiste visuelle ; Mika Lopez, graphiste-plasticienne ; Sandra Lorenzi, artiste ; Katerine Louineau, artiste plasticienne ; Les Usines Louise, sculpteur ; Virginie Loze, artiste ; Céline Lubac, enseignante ; Florence Lucas, artiste ; Christine Luce, romancière ; Olivier Lussac, professeur en art, Université de Lorraine ; Pierre Mabille, artiste ; Ludivine Mabire, graphiste ; Isabelle de Maison Rouge, historienne, critique d’art, enseignante ; Françoise Maisongrande, artiste plasticienne ; Christian Mallaurie, Enseignant chercheur en Art, université Bordeaux-Montaigne ; Xavier Malbreil, directeur Les Mille Tiroirs, écrivain, sculpteur ; Gabrielle Manglou, artiste plasticienne ; Irwin Marchal, artiste, producteur, directeur de la galerie Silicone ; Lydie Marchi, commissaire d’exposition indépendante et acteur social ; Armelle de Sainte Marie, artiste plasticienne ; Maude Maris, artiste plasticienne ; Roberto Martinez, artiste plasticien ; Jean-Hubert Martin, commissaire d’exposition ; Sophie Marty-Edward ,
artiste plasticienne et professeur d’arts plastiques ; Mathilde Sauzet Mattei, curatrice et enseignante en école d’art ; Mathurin, dessinatrice ; Théo Maucourt, étudiant aux Beaux-Arts d’Angers ; Nelly Maurel, artiste ; Valérie Mazouin, commissaire d’exposition ; Catherine Melin, artiste ; Norbert Merjagnan, écrivain de science-fiction ; Vincent Mesaros, artiste ; Consuelo de Mont Marin, artiste sculpteure illustratrice ; Anne Moreau, artiste plasticienne ; Anne-Marie Morice, éditrice, critique d’art et curatrice ; Jane Motin, artiste ; Brigitte Mouchel, artiste écrivain-plasticienne ; Nicolas Moulin, artiste ; Bernard Martin Mourey, historien de l’art ; Émilie Moutsis, artiste plasticienne ; Bernard Morot-Gaudry, sculpteur et écrivain ; Alice Mulliez, artiste plasticienne ; Jeff Mugnier, coordinateur du Syndicat Potentiel ; Pascal Navarro, plasticien ; Barbara Navi, artiste peintre ; Natacha Nikouline, photographe ; Barbara Noiret, artiste, enseignante ; Olivier Nottellet, artiste plasticien, professeur à l’ENSBA Lyon ; Jean-Christophe Nourisson, artiste ; Céline Ohanessian, animatrice d’ateliers philo ; Laurent Ouisse, photographe ; Pierre Paliard, historien de l’art ; Freddy Pannecocke, artiste et directeur de la SMAC ; Florence Paradeis, artiste et enseignante ; Cécile Paris, artiste, enseignante ; Vincent Parisot, artiste ; Sigrid Pawelke, professeure d’histoire de l’art, curatrice ; Bruno Peinado, artiste plasticien ; Pascal Pesez, peintre, administrateur et chargé de programmation de la galerie L’H du siège ; Régis Perray, artiste ; Florence Perrier, comédienne ; Olivier Perrot, plasticien photographe ; Antoine Perrot, artiste et enseignant ; Isabelle Péru, artiste ; Pascal Pesez, artiste et directeur de centre d’art ; Mathieu Perronno, plasticien ; Cyrill Perrot, artiste plasticien ; Claude Briand-Picard, artiste plasticien ; Flavie Pinatel, artiste, réalisatrice et enseignante en art ; Pascal Pique, commissaire d’exposition au Musée de l’Invisible ; Jean Piton, plasticien, designer ; Loic Ploteau, artiste plasticien ; Abraham Poincheval, artiste et professeur ; Vaya Politi, artiste et médiatrice sociale ; Manuel Pomar, artiste et commissaire d’exposition ; Emmanuel Ponsart, fondateur et directeur du CIPM ; Daniel Pontoreau, sculpteur ; Françoise Quardon, artiste ; Yohann Qüeland de Saint-Pern, artiste plasticien ; Marie Claude Quignon, plasticienne ; Luisa Jaromila Quintavalle, cinéaste ; Nadia Rabhi, photographe ; Samir Ramdani, artiste et cinéaste ; Philippe Ramette, artiste ; Thierry Rat, artiste et enseignant ; Olivier Raud, artiste architecte ; Patrick Redon, alias Red ! dessinateur ; Silvana Reggiardo, photographe ; Camille Renarhd – performeure et chercheuse ; Louis-Cyprien Rials, artiste ; Aurèle Ricard, artiste ; Elsa Rignault, artiste plasticienne ; Jean-Philippe Rispal, médiateur culturel ; Véronique Rizzo, artiste plasticienne ; Christophe Robe, peintre ; Olivier Roche, artiste plasticien ; Clarisse Roche, sculpteure ; Muriel Rodolosse, artiste ; Anne-Marie Rognon, artiste ; Nicolas Roméas, rédacteur en chef du journal L’Insatiable ; Patrick Roussel, directeur adjoint de l’Artothèque de Caen ; Commandant RoSWeLL (Quentin Delanghe), artiste auteur des univers rituels étudiants ; Chrystel Laporte-Roy, plasticienne ; Nadia Russell, entreprise-artiste ; Irène Ruszniewski, artiste plasticienne ; Thierry Le Saec, artiste/plasticien ; Mya-Sahara Azzeg étudiant.e en Art ; Stéphane Salvador, artiste peintre ; Erik Samakh, artiste plasticien ; Annette Saulière, artiste plasticienne ; Cécile Savelli, artiste ; Jean-louis Schoellkopf, retraité ; Anne Sellier, plasticienne, professeur d’arts plastiques en IUFM ; Nathalie Serval, auteure traductrice ; Akim El Sikameya, chanteur et directeur artistique de la Casa des Utopies ; Jean-Pierre Simard, journaliste culturel ; Clio Simon, artiste ; Julien Sirjacq (The Bells Angels), artiste plasticien, enseignant ENSBA PARIS ; Aurélie Faure Aka Katarina Stella, commissaire d’exposition indépendante ; Lynn S.K., photographe ; Lydia Steciuk, artiste plasticienne ; Thomas Stefanello, artiste plasticien ; Niek van de Steeg, artiste et professeur ; Éric Suchère, écrivain ; Laurent de Sutter, professeur de théorie du droit. ; Paul Sztulman, enseignant d’histoire de l’art ; Eric Tabuchi, photographe ; Jean-Jacques Tachdjian, artiste multidisciplinaire ; Sebastien Taillefer, artiste plasticien et professeur d’arts appliqués ; Rémi Tamain, artiste, fondateur du lieu d’art contemporain La Porcherie ; Lili Tarentule, artiste visuelle ; Gauthier Tassart, artiste plasticien et enseignant ; Cyrielle Tassin, artiste plasticienne ; Catitu Tayasu, art-thérapeute synesthète ; Zazoum Tcherev, photographe ; Lydie Thouluc, artiste peintre ; Cédric Teisserre, artiste, co-fondateur de La Station, enseignant en art ; Yves Tenret, écrivain ; Manuela de Tervarent, réalisatrice ; Daniel Tillier, artiste libre, peintre photographe et créateur d’événements ; Grégoire Tirtiaux, musicien ; Gilles Touyard, plasticien ;
Fatou Traore, chorégraphe ; Tristan Trémeau, Nicolas Tourte, artiste ; critique d’art, commissaire d’expositions et
professeur d’histoire et théories des arts ; Thérèse Urroz, professeure d’arts plastiques ; Frédéric Valabrègue, écrivain et historien de l’art ; Martial Verdier, photographe plasticien ; Nicolas Vermeulin, artiste plasticien ; Jean-Luc Verna, artiste et enseignant ; Marc de Verneuil, architecte, artiste, directeur de l’Observatoire du Land Art ; Jacques Vieille, sculpteur ; Jean-Renaud Viers, graphiste ; Christian Vilà, écrivain et scénariste ; Filipe Vilas-Boas, artiste ; Erik Vindiolet, collectionneur ; Colette Vlérick, écrivain ; Thierry Weyd, artiste, enseignant et éditeur ; Laurence Vray, photographe ; Joëlle Wintrebert, autrice : Delphine Wnek , animatrice discipline théâtrale ; Harut Yekmalyan, artiste sculpteur ; Stéphanie Weber, conservatrice ; René Weber, artiste plasticien ; Wenjue Zhang, artiste ; Marion Zilio, critique d’art et commissaire d’exposition indépendante

Christophe Lucquin : “Sans diffuseur, ce sera sûrement la fin de l’aventure”

« Il y a quelques jours, c’était mon anniversaire, et c’était un peu bizarre comme toujours, parce que les fêtes, c’était hier, mais cette fois-ci c’était encore plus particulier, car ce début d’année sera marqué par quelque chose que je n’arrive pas à intégrer », explique Christophe Lucquin, éditeur et fondateur de la maison éponyme. L’année 2019 commencerait… par la fin de sa maison d’édition.

 
Nous reproduisons ici, dans son intégralité, le texte que l’éditeur nous a fait parvenir, détaillant les difficultés qui se profilent. Et menacent d’être fatales pour sa structure.
 

 

Ceux qui suivent la maison ont dû remarquer que nous étions un peu silencieux ces derniers temps ; c’est qu’une nouvelle nous a minés : notre diffuseur distributeur, Harmonia Mundi Livre, nous a informé de sa décision ne pas reconduire notre contrat.
 

“Je tombe, la chute n’est pas terminée.”

C’est un peu comme une petite mort, puisque cette maison, c’est une aventure de huit ans, huit ans ce n’est pas rien à l’échelle d’une vie. 

C’est que j’y ai mis tout mon cœur dans cette maison, j’en avais fait toute ma vie. Je me suis longtemps baladé sur la cime, je me suis senti haut, libre, je chancelais, à force d’être là-haut, malgré les secousses, le vent, la cime qui tremblait, j’arrivais même à sauter et retomber sur mes pieds, un véritable funambule.

Je tombe, la chute n’est pas terminée. Je me demande comment je vais faire pour passer à autre chose, ça me paraît si injuste, comment je fais moi, maintenant, avec ce gros rêve qui a explosé et tous ces livres comme des photos qui marquent chacune de ces huit années, ils sont là autour de moi, plus tout à fait vivants, j’ai déjà l’impression qu’ils sont loin, qu’ils n’ont pas existé, un peu comme mes souvenirs d’enfance.

Ces huit ans, c’est comme mon enfance qui n’est qu’une poignée de souvenirs et le roman que j’en ai fait.
 

“La surproduction de livres écrase les librairies”

Notre histoire n’a rien d’exceptionnel, c’est aussi celle d’autres maisons mortes de leur indépendance. Les choses telles qu’elles sont aujourd’hui ne nous donnent aucune chance si on n’a pas de gros moyens, dans le livre cela se passe comme ailleurs, et bien souvent, le soutien de l’édition indépendante se cantonne au discours. 
 

La surproduction de livres écrase les librairies, ces dernières n’ont plus le temps de s’intéresser vraiment aux propositions éditoriales des maisons indépendantes, qui, par conséquent, n’arrivent pas à trouver une place chez elles, à gagner en visibilité. Des livres sortent et déjà une armée d’autres arrivent, voués au charnier, peu importe, on produit encore encore et encore, les petits meurent des crises de foie des grands. Et il y a bien d’autres problèmes.

À compter du 31 mars 2019, nous n’aurons plus de diffuseur, ce sera donc aussi sûrement la fin de l’aventure. D’ici là, vous pouvez encore nous soutenir et découvrir nos livres. Vous pourrez aussi nous retrouver au Salon du livre de Paris, sur le stand de la région Île-de-France, en mars.

Je ne sais pas d’où me vient cette chose du livre, mais je sais que faire un livre et le faire découvrir signifiait beaucoup pour moi, c’était donner du sens, c’était affirmer, lutter ; faire naître un livre me faisait me sentir vivant, je me suis senti tellement en vie.

Je remercie du fond du cœur toutes les personnes qui nous ont soutenus durant ces années, merci à vous, il m’est toujours complètement incroyable de penser que des gens nous ont portés à ce point.

Bonne année à toutes et à tous.

Christophe Lucquin

Accès des aveugles et malvoyants au livre : “Il doit être mis fin à la pénurie”

Des années après sa signature, en 2013, le Traité de Marrakech a été ratifié par l’Union européenne et par la France. Ce texte de loi à la portée internationale devait faciliter la production et l’échange de textes adaptés pour les personnes aveugles et malvoyantes, mais il laisse un goût amer aux associations et personnes concernées : la France n’a pas transformé l’essai que le Traité mettait en œuvre, en ne transposant que partiellement ses dispositions.

Alex Bernier, directeur de l’association BrailleNet et vice-président de la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes (CFPSAA), fait le point sur la situation, le peu de moyens déployés en France, et appelle à une véritable politique en la matière.

Braille Bokeh

Des caractères braille (photo d’illustration, Melissa, CC BY-ND 2.0)

Pour célébrer la naissance de Louis Braille, le 4 janvier a été déclarée journée mondiale du braille en 2001. Au XIXe siècle, Louis Braille a inventé le code qui porte son nom, qui permet aux aveugles de lire et d’écrire grâce au toucher. Le principe en est simple : des combinaisons de points en relief sont utilisées pour représenter l’alphabet, la ponctuation, les chiffres et potentiellement tout autre type d’information.
 

L’accessibilité par le numérique aux livres

Le braille (le mot est devenu un nom commun en français) est ainsi utilisé par les aveugles et les personnes fortement malvoyantes dans le monde entier pour lire n’importe quel texte, mais aussi des formules mathématiques ou des partitions musicales.

Avec le temps, le braille a su évoluer. À l’origine réalisé manuellement à l’aide d’un poinçon, puis imprimé avec des embosseuses, il est devenu numérique. Grâce à des appareils électroniques nommés “plages braille”, un aveugle peut aujourd’hui lire en temps réel le texte qui s’affiche sur l’écran de son ordinateur ou de son smartphone. Dans un monde où l’importance du numérique est croissante, le braille est indispensable pour l’autonomie des aveugles et des malvoyants, qu’il soit utilisé seul ou complété par d’autres dispositifs, tels que des logiciels de synthèse vocale ou d’agrandissement.

Le numérique permet ainsi de diversifier les modes d’accès à l’information, et bien utilisé, c’est à dire lorsque les contenus respectent certaines normes d’accessibilité, c’est un outil efficace au service d’une meilleure inclusion scolaire et professionnelle des personnes déficientes visuelles.
 

8 % des livres en France disponibles en braille

Malgré les progrès techniques récents, les aveugles et malvoyants restent en France plus qu’ailleurs confrontés à des difficultés importantes dans le domaine de l’accès au livre et à la lecture. Selon un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Culturelles (IGAC) de 2013, on estime que seulement 8 % des livres disponibles en France existent dans une version en braille, sonore ou en caractères agrandis adaptée à ce public, tous supports confondus, numériques et imprimés.

Aux États-Unis, la bibliothèque virtuelle Bookshare compte plus de 680.000 livres adaptés à son catalogue, alors qu’en France, la Bibliothèque Numérique Francophone Accessible (BNFA) qui propose pourtant le fonds le plus fourni dispose d’à peine plus de 50000 références.

Sachant que les délais nécessaires à l’adaptation d’un livre sont d’autant plus longs que le document est complexe (ils peuvent atteindre plusieurs semaines), cette pénurie est encore plus forte pour les manuels scolaires et universitaires, les textes scientifiques ou les ouvrages professionnels.

En conséquence, les aveugles et malvoyants rencontrent d’importantes difficultés pour mener à bien des études supérieures, passer un concours, trouver un emploi, évoluer professionnellement, ou tout simplement pour lire un roman conseillé par un ami, ou un essai afin de se forger un avis sur une question politique.
 

Contraintes écrasantes sur la production

L’indigence de l’offre de livres adaptés disponible en France s’explique par plusieurs facteurs, principalement de nature économique et technique. Une exception au droit d’auteur permet à des organismes habilités, la plupart étant des associations, de produire et de diffuser une version adaptée d’une œuvre sans le consentement des titulaires des droits d’auteur, ni contrepartie financière. Ces activités qui doivent pour être légales s’exercer dans un cadre non lucratif, reposent largement sur de l’autofinancement et des subventions publiques.

Malgré des demandes constantes du secteur associatif et des préconisations émises dans un rapport rédigé en 2016 conjointement par les inspections générales des affaires culturelles, des affaires sociales et de l’éducation nationale mettant en avant la nécessité d’agir fortement pour rattraper le retard accumulé, le soutien du gouvernement à l’édition adaptée relève davantage du saupoudrage et du symbole que d’une politique construite.

Le ministère de la culture subventionne ces activités à hauteur de 150 000 € par an, et le Centre National du Livre (CNL) soutient l’adaptation depuis cinq ans de quelques livres de la rentrée littéraire ce qui représente moins de 10 000 euros. En comparaison, en Suède, il existe une agence gouvernementale responsable de la production des livres adaptés doté d’un budget de fonctionnement de plusieurs millions d’euros par an.
 

L’alternative numérique, nativement accessible

Sur le plan technique, les organismes qui transcrivent des livres en braille, qui produisent des versions sonores ou en gros caractères sont encore insuffisamment outillés pour répondre aux enjeux de la pénurie. Le développement de nouveaux logiciels visant à automatiser la production grâce à des technologies issues de l’intelligence artificielle constituent une perspective intéressante. Mais cette évolution ne pourra se faire qu’avec des soutiens publics pour accompagner les nécessaires travaux de recherche et développement ainsi que la formation des professionnels du secteur.

L’émergence d’une édition numérique nativement accessible, c’est-à-dire le fait que des éditeurs « ordinaires » fassent en sorte que les versions numériques de leurs ouvrages destinées au grand public soient également utilisables par des personnes déficientes visuelles constitue un espoir d’amélioration. Mais cela ne concernera qu’un faible pourcentage des nouveautés, et à moyen terme seulement les livres simples tels que les romans. L’édition adaptée a donc encore de beaux jours devant elle.
 

Les bibliothèques, partenaires pourtant essentiel

Autre difficulté, la réglementation actuelle ne différencie pas le droit d’adapter et le droit de diffuser. Les bibliothèques de lecture publique et les bibliothèques universitaires doivent alors obtenir une habilitation pour simplement diffuser des ouvrages adaptés et pour cela remplir des formalités administratives dissuasives. Bien que le dispositif existe depuis 2010, on ne compte ainsi que 22 bibliothèques ou réseaux de lecture publique (sur 16.000 en France) et 15 établissements d’enseignement supérieurs habilités.

Alors qu’il est légitime qu’une personne aveugle ou malvoyante puisse trouver de la lecture dans n’importe quelle bibliothèque au même tire que tout autre usager, la réglementation actuelle ne créée pas un contexte facilitateur et  vient amplifier des inégalités déjà importantes dans l’accès au livre.

Cette situation est d’autant plus incohérente dans l’enseignement supérieur, puisque selon la loi sur le handicap de février 2005, les établissements qui accueillent des étudiants handicapés doivent assurer « leur formation en mettant en œuvre les aménagements nécessaires à leur situation dans l’organisation, le déroulement et l’accompagnement de leurs études ». Comment peut-il en être ainsi alors que si peu d’entre eux sont habilités et que le gouvernement de leur facilite pas la tâche ?

Le 22 décembre, le gouvernement publiait un décret pour transposer la directive européenne autorisant les échanges transfrontaliers de livres adaptés, ratifiant ainsi le traité de Marrakech. Pourtant alerté par les associations d’aveugles et de bibliothécaires, il ne s’est pas saisi de l’occasion pour revoir la réglementation actuelle et faire en sorte que les bibliothèques publiques et universitaires disposent d’un environnement favorable pour fournir aux déficients visuels les mêmes services qu’à tout un chacun.

Il est donc aujourd’hui urgent de mettre en œuvre une politique globale pour répondre aux enjeux de l’accès des aveugles et malvoyants au livre et à la lecture. Elle devra articuler convenablement édition numérique nativement accessible et édition adaptée pour que le pays qui a vu naître Louis Braille puisse enfin combler le retard accumulé depuis trop longtemps. Il doit être mis fin à une situation de pénurie qui reste injustifiable dans une des premières économies mondiales, tant les montants à investir restent minimes au regard des bénéfices en termes d’inclusion scolaire, professionnelle et culturelle.
 

Alex Bernier
Directeur de l’association BrailleNet
Vice-président de la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes (CFPSAA)

Et pourquoi pas le Grand Prix d’Angoulême pour Rumiko Takahashi ?

TRIBUNE FIBD 2019 – Et si le prochain Grand Prix d’Angoulême récompensait enfin Rumiko Takahashi, la géniale créatrice de Ranma ½, Lamu et Juliette, je t’aime ? Valérie Mangin, scénariste de bande dessinée française, pose la question qui pourrait déranger, alors que s’approche le Festival International de la Bande dessinée d’Angoulême. Fin de la primeur aux hommes, seuls considérés comme grands auteurs ?

rumiko takahashi genius and goddess
Rumiko Takahashi (George Arriola, CC BY SA 2.0)

Chers amis auteurs et autrices, comme chaque année depuis 2013, nous sommes invités à voter pour élire le prochain Grand Prix de la ville d’Angoulême. Nombreux sont ceux dont nous admirons les œuvres et qui n’ont pas encore été récompensés. Et surtout « nombreuses ». Depuis sa création en 1974, le Grand Prix n’a été décerné qu’une seule fois à une autrice : Florence Cestac en l’an 2000.

Claire Brétécher, souvent citée, n’a reçu en fait que le Prix du 10e anniversaire. À l’heure où la question de l’invisibilisation des femmes et plus généralement celle de leur égalité avec les hommes sont plus que jamais au cœur des préoccupations sociétales, il est très tentant de vous demander de voter simplement pour une autrice, quelle qu’elle soit, par principe. Mais ce serait dire que le sexe d’une autrice importe plus que son œuvre. Ce serait la dévaloriser d’une autre façon.

Alors non, je ne vous propose pas de voter que pour une femme, je vous propose surtout de voter pour « un grand auteur ». 

Rumiko Takahashi fait partie de ces mangakas, qui ont marqué durablement plusieurs générations d’entre nous. Nous l’avons pour beaucoup découverte grâce aux animes tirés de ses récits et diffusés à la télévision à partir de 1988, avant de lire ses livres eux-mêmes après 1994. Ses séries les plus connues sont, bien sûr, Maison Ikkoku (Juliette, je t’aime), Ranma ½ ou Urusei Yatsura (Lamu).

Mais Rumiko Takahashi n’est pas seulement une des plus grandes autrices de comédies loufoques et romantiques ou de shonen d’arts martiaux, elle excelle aussi dans le récit historique, le fantastique ou même l’horreur. Quel que soit le sujet, sa créativité débordante, sa narration aussi claire qu’inventive et son dessin extrêmement attachant lui ont fait toucher le plus grand public.

La récompenser, c’est aussi réaffirmer que la Bande dessinée n’a pas à avoir honte d’être une culture populaire, que le « tout public » n’est pas forcément synonyme de « médiocrité » et que s’adresser en priorité aux adolescents ne veut pas dire qu’on ne fait pas œuvre d’auteur. 

J’emploie les termes « Bande dessinée », mais je devrais, bien sûr, plutôt dire « Manga ». Voter pour Rumiko Takahashi, c’est aussi voter pour une créatrice japonaise, donc faire un choix doublement radical et résolument actuel. Pendant très longtemps le palmarès du Grand Prix est resté très franco-belge.

Les Américains Will Eisner et Robert Crumb, primés en 1975 et 1999, faisaient figure d’exceptions. Depuis 2011 et le Prix attribué à Art Spiegelman, les choses ont un peu évolué. Mais seul un Japonais, Katsuhiro Otomo, a reçu le Grand Prix en 2015. Akira Toriyama a dû se contenter du Prix du quarantenaire deux ans plus tôt.

Alors, et c’est une amoureuse de la Bande Dessinée franco-belge qui vous le dit, il est temps d’amplifier l’ouverture des Grands Prix sur le monde et de rendre compte de l’impact qu’ont eu les mangakas sur notre imaginaire, notre sensibilité et nos propres créations. 

Rumiko Takahashi est arrivée quatrième des votes l’an passé. Faisons en sorte qu’elle reçoive enfin en 2019 le Grand Prix qu’elle mérite depuis bien longtemps.

Valérie Mangin

Patrice Pluyette, un aventurier en chambre

PORTRAIT – Installé en Bretagne depuis quatorze ans, Patrice Pluyette a choisi de vivre de sa plume. Passionné d’explorations et d’aventure, il écrit des romans empreints de rêve et d’enchantement, teintés de fantaisie et de burlesque, et qui procurent au lecteur une bonne dose d’évasion.

Photo © Coralie Salaun 

On pourrait croiser sa silhouette d’éternel adolescent au détour d’un de ses romans. Cheveux au vent, longiligne et marcheur invétéré, Patrice Pluyette a un physique d’aventurier. Pas de ceux qui, burinés par le temps et les exploits divers et variés, ont bourlingué sur toutes les mers et tous les continents ; mais de ceux qui explorent pour connaître, ces savants un peu candides, aériens et rêveurs. S’il n’avait pas choisi l’écriture, il aurait aimé d’ailleurs être « un capitaine au long cours, comme Joseph Conrad, à piloter de gros bateaux qui traversent le monde ».

Ou aventurier. Ou médecin généraliste. « Mais finalement, être écrivain, c’est être un aventurier en chambre, se console le quadragénaire. Parce que, même si je reste chez moi, écrire, c’est une sacrée aventure. Et à chaque livre, je joue ma vie. » 

L’aventure, Patrice Pluyette l’a encore nichée dans son septième roman, La vallée des Dix Mille Fumées, paru en septembre dernier. Mais cette fois-ci, et contrairement à ce qu’annonce le titre, pas de contrées lointaines ni merveilleuses, même si son héros, un certain Monsieur Henri, en rêve. Mais à 75 ans, ce fragile vieillard, sorte
de anti-héros qui se réveille un matin en ayant tout oublié, doit se contenter d’explorer son quotidien : d’abord sa chambre, puis sa maison, son jardin et ses alentours pour finalement sillonner les routes de l’Hexagone, limite de ses capacités.

Regarder ce que l’on ne voit plus, redécouvrir la moindre parcelle de ce qui nous entoure, considérer les plus petits détails, cette ambition traverse entièrement La vallée des Dix Mille Fumées. « J’ai pris au pied de la lettre la définition d’un bon livre : grâce aux mots, faire redécouvrir le monde et la vie avec des yeux neufs, comme si c’était la première fois. C’est un acte poétique à l’état pur », explique Patrice Pluyette, pour qui la poésie occupe une place particulière. 

C’est par ce genre qu’il est entré en littérature. Parallèlement à ses études de Lettres, entreprises à Paris, il rédige des vers, dont certains sont publiés par la revue Écrire aujourd’hui. En 2001 sort son premier recueil de poèmes, Décidément rien. Mais très vite, il bifurque vers le roman, sans doute aussi à cause de Jean Echenoz. « C’est en lisant ses livres que je me suis dit que c’était cela que je voulais écrire : des romans. » À 24 ans, en 2002, il abandonne donc les épreuves du Capes et décide de vivre de sa plume. 
 

Un goût prononcé pour la plume

Deux ans plus tard, ce natif des Yvelines débarque dans le Morbihan, à Saint-Philibert puis à Larmor-Plage. « Là, quelque chose s’est ouvert en moi. Ces paysages, cet horizon, ce climat, ce vent, ça a produit une étincelle dans ma tête. C’est comme si j’avais poussé les meubles et ouvert mon imaginaire », se souvient Patrice Pluyette. Une rupture qui se traduit dans son écriture.

De romans plutôt intimistes, il passe avec La traversée du Mozambique par temps calme, en 2008, à « l’aventure, au voyage, au rêve et à l’ailleurs avec un goût pour le burlesque et le fantaisiste. Ce roman, jamais je n’aurais pu l’écrire en région parisienne », insiste celui pour qui la Bretagne constitue un « QG, un rocher, un centre. Aujourd’hui, j’y ai vraiment mes racines ». 

Cette région à laquelle il doit beaucoup, Patrice Pluyette aimerait aujourd’hui lui rendre un peu. « Je suis un écrivain de Bretagne, qui vit en Bretagne et qui est disponible pour la Bretagne », martèle le tout jeune quadragénaire. Déjà associé au concours à livre ouvert, organisé par l’académie de Rennes, il aimerait donc pousser ses collaborations avec d’autres acteurs du livre, telles les universités, les associations, les médiathèques, les librairies ou les lycées, en y animant notamment des ateliers d’écriture. 
 

Un exercice auquel il est rompu et qu’il affectionne désormais. « C’est une autre forme d’ouverture et un partage humain. Et cela m’aide aussi à comprendre ce qu’est techniquement l’écriture, à décortiquer cette machine qui m’emporte complètement. » Sans oublier l’aspect financier. Cet enragé de l’écriture, qui s’y « engage corps et âme », mais se voit bien obligé de trouver des compléments à ses à-valoir, n’envisage toutefois pas d’autres activités que celles en lien avec le livre. 

Autre manière de rendre hommage à sa région d’adoption : se nourrir de sa « formidable mythologie et de son histoire ». Son prochain roman s’inspirera donc indirectement de la mythologie celte. À l’image du dispositif mis en place pour l’écriture de La vallée des Dix Mille fumées, il cherche d’ailleurs, pour poursuivre son travail, une résidence d’auteur sur les terres bretonnes.

Cécile Charonnat 

 

en partenariat avec Livre et lecture en Bretagne